Un enfant, un enfant ce n’est pas une raison pour se faire mal!

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Crédit photo: Jessy Luke

Dernièrement, nous avons reçu ce courrier d’une lectrice qui est présentement dans un processus de procréation assistée.  Nous vous arrêtons tout de suite avant que vous vous imaginiez assister en public à une scène sexuelle.  Si c’est ce qui vous intéresse, nous vous proposons un article brillant, complet et doté d’une touche d’humour savoureuse sur le fétichisme en trois temps ! Pour ce qui est de ce billet, calmez-vous les hormones et sachez que la procréation assistée n’a presque rien de sexuel.  En fait, il s’agit plutôt de la branche de la médecine qui assiste techniquement les couples ou les femmes seules qui veulent procréer et qui sont considérées physiquement ou socialement infertiles. Avant de pénétrer le sujet complètement, voici le courrier de notre lectrice.

Chères Doc socio,

Voici la raison de ma consultation.  Je suis une femme de 34 ans et je suis en couple avec une autre femme depuis 4 ans.   J’ai une carrière et mon couple est stable.  Nous sommes prêtes à avoir un enfant.  Il y a un an et demi, nous nous sommes donc dirigées dans une clinique de fertilité.  Après plusieurs essais en insémination avec stimulation ovarienne et donneur de sperme (dix, ce qui est au-dessus de la moyenne et entraîne un diagnostique d’infertilité inexpliquée), nous n’avions toujours pas de résultat positif.  

J’ai accepté de prendre des hormones pour améliorer mes chances mais après coup, nous avons réalisé que les hormones participaient à me rendre infertiles.  Le médecin m’a donc orienté vers la fécondation in vitro dite naturelle car je ne répondais pas bien à la stimulation ovarienne.  Même si le processus est considéré comme naturel, il faut prendre plusieurs hormones quelques jours avant la ponction de l’ovule, sans compter les multiples prises de sang et échographies intra-vaginales journalières pour observer l’évolution de l’ovule.  Comme il n’y avait qu’un ovule à ponctionner, l’intervention devait se faire à froid. Lorsqu’on m’a présenté les étapes de cette dernière, l’infirmière avait éludé la question de la douleur associée à la ponction. Quand j’ai mentionné mon inquiétude face à la douleur de l’intervention, l’infirmière m’a gentiment rappelé que c’était toujours moins douloureux qu’un accouchement.

Je suis entrée en contact avec des femmes qui avaient vécu la ponction ovarienne afin d’avoir plus d’informations.  J’ai ainsi appris que celle-ci peut être très très douloureuse. Dans mon cas, l’ovule prenait son temps et je devais prendre encore plus d’hormones.  J’ai très mal réagi à celles-ci.  Je ne pouvais plus manger et j’étais tellement étourdie que je peinais à sortir du lit.

Ma conjointe et moi, nous avons finalement abandonné le processus de FIV avant même la ponction d’ovule.  Les infirmières insistaient afin que nous poursuivions la FIV arguant qu’il ne me restait que peu de jours à subir ces effets secondaires et que cela pouvait mener à une grossesse mais je n’en pouvais plus. Aujourd’hui, je me sens coupable et en deuil.  Et toutes ces femmes qui y parviennent ?  Je manque de courage ?  Cet abandon est-il aussi l’abandon du projet d’avoir un enfant ?  Aidez-moi. 

 EX-FIVette

Bonjour Ex-FIVette,

Vous avez raison de nous écrire car vous n’êtes pas seule. Nous sommes et nous voulons tous et toutes nous fabriquer en série et parfois cette fabrication, surtout à l’ère de la culture moderno-occidentalo-post-industrialo-techniciste-capitaliste-programmée de la bébéologie, s’avère laborieuse et nécessite l’intervention d’ingénieurs spécialisés détenant un savoir technique et scientifique sur celle-ci. D’où la PMA, la Procréation Médicalement Assistée que l’on pourrait aussi appelée, selon votre courrier, la Pas Mal Amochée.

Vous n’êtes pas seule à être infertile

En fait, le phénomène d’infertilité est très fertile (selon l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec, au Canada, de 10% à 15% des couples sont infertiles. C’est donc dire que près d’un couple sur six connaîtra l’infertilité).

Qui plus est, l’étiquette d’infertilité dont vous avez été affublée est de plus en plus répandue.

Pour faire une histoire courte, sachez qu’actuellement, pour la médecine, il y a un diagnostic d’infertilité lorsqu’un couple n’a pas réussi à concevoir un enfant après un an de relations sexuelles régulières sans contraception. Au cas où un lecteur était en train de se dire : » Hey ça fait un an que j’ai des relations sexuelles sans contraceptions. J’ai la chlamydia, la gonorrhée, le sida mais toujours pas d’enfant. Est-ce que je suis infertile? » Rajoutons donc à cette définition l’élément qu’il faut que ces relations sexuelles aient eu lieu avec le même partenaire sexuel.

Dans votre cas Ex-FIVette,  nous espérons ne pas vous apprendre qu’avoir des relations sexuelles sans contraceptions, avec votre partenaire sexuelle, n’est pas la solution pour faire un enfant !   –  Pour les couples homosexuelles et les femmes seules, nous parlons plutôt à priori d’une infertilité sociologique qui peut se doubler d’un diagnostic d’infertilité biologique. Bref, beaucoup de hic.

Plusieurs facteurs sont avancés par les experts pour expliquer les hausses statistiques de l’infertilité: la pollution, la présence d’hormones dans l’eau et la nourriture, etc.  Les cliniques de fertilité expliquent surtout l’augmentation des couples infertiles par le fait que le désir d’avoir des enfants survient de plus en plus tard dans nos sociétés industrialisées. En effet, il semble que les couples attendent les conditions idéales afin de fomenter un projet d’enfant : former un couple stable, terminer les études et amorcer leur carrière respective. Ce déplacement du calendrier des naissances[1] engendre un paradoxe puisque de plus en plus de femmes veulent avoir des enfants vers l’âge de 30 ans alors que les dispositions biologiques à la reproduction déclinent à partir de ce même âge.

Tic tac tic tac tic tac TIC TAC TIC TAC

L’entendez-vous ce TIC TAC de l’horloge biologique ? Celle-là même qui accentue l’urgence de votre désir de vous reproduire et ce, que vous soyez en couple ou non?

Un enfant si je veux, quand je veuxhumpas tout le temps

« Il n’est plus question de se soumettre à « l’état de nature » : L’état normal pour un couple devient celui de la non-conception, et c’est la conception qui doit être décidée. » (Dayan, Trouvé; 2004; p.28)

Avoir un enfant n’est plus une fatalité relevant de la nature ni une obligation comme dans les sociétés traditionnelles.  Avec l’avènement de la contraception, la baisse de l’influence de l’Église, la libération de la femme et l’individualisme moderne, avoir un enfant est devenu un projet de réalisation de soi. Pour en savoir plus sur l’importance de la réalisation de soi dans notre société, vous pouvez consulter un billet brillant, complet et doté d’une touche d’humour savoureuse intitulé « Des pressions sur moi ». 

La dissociation entre la sexualité et le fait d’avoir un enfant amorcée par l’avènement des méthodes contraceptives efficaces et exacerbée par les techniques de reproduction médicalement assistées, laisse croire que la reproduction est parfaitement prévisible et contrôlable.  Elle devient un projet qu’il suffit de planifier et, surtout, qui est accessible à pratiquement tout le monde[2] y compris les individus ou couples qui ont des limites biologiques et/ou sociologiques.

Voici la raison de ma consultation.  Je suis une femme de 34 ans et je suis en couple avec une autre femme depuis 4 ans.   J’ai une carrière et mon couple est stable.  Nous sommes prêtes à avoir un enfant. 

À trente-quatre ans, alors que vous avez une stabilité amoureuse et professionnelle et que vous êtes à l’âge limite de votre déclin de fertilité, il est donc tout à fait normal pour vous de vouloir avoir un enfant dans les plus brefs délais.  Dans ce contexte, ne pas réussir à concevoir un enfant peut être vécu comme UN ECHEC (insérez ici un effet sonore d’écho caverneux) à votre projet de réalisation de soi. C’est à ce moment là qu’entre en jeu la médecine et les différents acteurs institutionnels de la PMA qui permettent aux couples et femmes seules de poursuivre ce projet afin d’atteindre LA RÉUSSITE (insérez ici un effet sonore de chants angéliques annonçant un miracle). 

Permettons-nous ici une petite digression. L’expression populaire « tomber enceinte » nous semble quelque peu vétuste. Nous proposons de la transformer en « réussir à être enceinte par choix ». 

Bienvenue dans la cour des miracles où les soutanes sont remplacées par des sarraus, les églises par des cliniques, les bancs de prières par des étriers et l’hostie par des « osties » d’hormones. Tout se passe comme si, faisant face aux limites de la nature et à l’impatience de réaliser son projet de soi ici et maintenant, la patiente s’en remet à l’autel de la science et de la médecine. Cette même médecine qui a étendu son champ d’expertise et d’influence dans tout un univers social. Ce phénomène se nomme la médicalisation du social. Pour en savoir davantage sur celui-ci, nous vous invitons à consulter le billet brillant, complet et doté d’une touche d’humour savoureuse intitulé « Le culte de la minceur un phénomène de taille« .

Aujourd’hui, je me sens coupable et en deuil.  Et toutes ces femmes qui y parviennent ?  Je manque de courage ?  Cet abandon est-il aussi l’abandon du projet d’avoir un enfant ?  Aidez-moi. 

Pourquoi vous vous sentez coupable?
La PMA: un processus dont vous êtes l’héroïne

La PMA recèle un rapport social inégalitaire, d’un côté les professionnels de la santé qui croient posséder les connaissances, les techniques et compétences afin de pouvoir intervenir dans votre désir d’enfant et de l’autre, vous, la patiente, profane, qui ne possède pas de telles connaissances. Ce qui vous oblige à vous en remettre à la médecine. Or, le discours tenu par les cliniques de fertilité tend à laisser l’autonomie aux patients et patientes en matière de décision.

Comment prendre des décisions aussi lourdes de conséquences sur votre santé en ne comprenant que quelques bribes de discours technico-scientifico-hyperspécialisés? Certes, vous pouvez tenter de maîtriser le langage et la vision techniciste de la PMA, l’intérioriser, discuter avec vos pairs sur des forums de discussion et vous « comprendre »:

 » Je suis au jour 9 post IAD et j’ai des pertes rougeâtres, est-ce que ce serait lié à la nidation qui a lieu entre le jour 5 et le jour 10 post IAD? « 
 » Je suis en FIV-Stim et j’ai pris du Gonal-F 300IU du jour 2 ou jour 6 de mon cycle et aujourd’hui, au jour 16, j’ai seulement quatre follicules de 15mm. Je désespère!! »
« Qui est-ce qui a fait une FIV-DO?  J’ai deux embryon stade quatre et un stade trois, est-ce que c’est normal que le transfert se fasse au jour 5 post-ponction? »

Malgré l’apparente maîtrise du langage scientifique, vous n’en serez pas plus des médecins. Par conséquent, votre compréhension ne peut demeurer que sommaire. Alors, comment les professionnels de la santé peuvent vous amener à faire des choix éclairés? Mise à part le vocabulaire technique, le langage commun entre vous et les médecins, ce sont les chiffres, les statistiques. En effet, les études faites sur la PMA démontrent que les statistiques jouent un rôle prépondérant dans la prise de décision des patients et patientes. C’est ce que la sociologue Doris Chateauneuf nomme la logique proposition-décision. Cette logique comporte deux pôles: le pôle proposition qui est attribué aux médecins, cliniciens et spécialistes, qui à la lumière de leurs connaissances, dressent un éventail de possibilités médicales qui s’offrent aux couples ainsi que le pôle décision où, dans le cas d’un couple, il s’agit de trouver un terrain d’entente sur une limite commune concernant les traitements (Jusqu’où irons-nous?).

Admettons que vous avez 34 ans et que le médecin vous propose des inséminations intra-utérines avec donneurs. Ce dernier vous dit que vous avez plus ou moins 12% de chances de réussite. Voulez-vous augmenter ce score à 20%? Et bien, vous pouvez stimuler votre corps avec ces « Brand  new hormones » qui vous permettront d’ovuler plus d’une ovule à la fois. Après six essais, vous avez 80% de chances de « réussir à être enceinte par choix » en plus de ce magnifique cadeau symbolique, soit l’impression d’être proactive dans votre projet de réalisation de soi et donc, dans votre désir d’enfant. Attention cependant!  Dans six mois, vous aurez 35 ans et vos statistiques changeront en conséquence. Pensez-y!

Tic tac tic tac tic tac TIC TAC TIC TAC

Vous décidez donc, car c’est vous qui prenez la décision dans ce processus dont vous êtes l’héroïne, de choisir l’option qui semble la plus efficiente, celle qui augmente votre score au palmarès de la fertilité: les hormones.

Imaginons maintenant qu’après ces six essais, le miracle se fait encore attendre. Que faites-vous? Vous retournez à la clinique. Le médecin ou la médecin vous conseille alors une autre sorte d’hormones qui vous permettront d’augmenter vos chances. Après dix essais, cela ne fonctionne toujours pas. C’est le moment, pour le ou la médecin de vous proposer la Fécondation In Vitro qui elle, vous aidera à atteindre le 30% de chances. Encore ici, il y la possibilité d’opter pour la FIV stimulée (avec hormones) et dans ce cas-là c’est près de 48% de chances que vous avez de tomber enceinte.

Alors que pour vous, patiente impatiente, votre objectif est, selon notre propre expression, de « réussir à être enceinte par choix » le plus rapidement possible en réalisant des choix pour améliorer vos statistiques, l’objectif des cliniques de fertilité est de traiter le plus grand nombre de patients, d’améliorer le taux de succès des techniques utilisées et donc, paradoxalement, leurs statistiques. Vous baignez donc dans un univers de chiffres et de statistiques.

Dans le temple de la fertilité, vous êtes une statistique

En clinique de fertilité, la relation médecin-patiente est loin d’être humaine. Les médecins sont dans une approche centrée sur le résultat et croient en leur science. Dans leur domaine, ils voient une multitude de cas parfois très lourds.  C’est pourquoi les études démontrent qu’une banalisation des procédures, examens et traitements de fertilité s’opère, surtout lorsqu’il y a un diagnostic d’infertilité inexpliquée (ce qui est votre cas).  Il y a une dissociation entre le processus de reproduction et toutes les autres dimensions de la vie de la patiente.  Les médecins vont proposer des traitements qui auront un impact dans la vie quotidienne des patientes sans mentionner, considérer ou souligner cet impact potentiel. Sont omis ici, par exemple, le fait que la PMA nécessite une gestion des absences au travail liée aux multiples rendez-vous médicaux (parce que vous avez attendu d’avoir une carrière avant de travailler à votre réussite d’avoir des enfants par choix), qu’elle occasionne parfois des problèmes de santé pour les patientes et qu’elle peut s’avérer très douloureuse comme vous nous l’avez exprimé.

Lorsqu’on m’a présenté les étapes de cette dernière, l’infirmière avait éludé la question de la douleur associée à la ponction. Quand j’ai mentionné mon inquiétude face à la douleur de l’intervention, l’infirmière m’a gentiment rappelé que c’était toujours moins douloureux qu’un accouchement. Je suis entré en contact avec des femmes qui l’avaient vécu afin d’avoir plus d’informations.  J’ai ainsi appris que la ponction peut être très très douloureuse. Dans mon cas, l’ovule prenait son temps et je devais donc prendre encore plus d’hormones.  J’ai très mal réagi à celles-ci.  Je ne pouvais plus manger et j’étais tellement étourdie que je peinais à sortir du lit.

Vous éprouvez des craintes? Votre vie sexuelle est bouleversée? Votre couple traverse des difficultés? Vous ne pouvez plus vous absenter du travail? Vous vivez difficilement les effets secondaires des hormones (troubles du sommeil, de l’appétit, constipation, anxiété, perte de libido, prise de poids…)? Vous avez envie de pleurer lorsque, pour la 10e fois, le test de grossesse est négatif et que vous entrez dans le bureau du médecin pour rejouer au jeu des propositions-décisions? Retenez-vos larmes et veuillez vous diriger dans le couloir B, à la deuxième porte à gauche pour le service psychologique.  N’oubliez pas cependant de prendre rendez-vous à la réception.

Cette situation peut apparaître tout à fait normale dans notre société industrielle où la bureaucratie, la division du travail social et l’approche biomédicale[3] sont acceptées et valorisées au nom de l’efficacité et de l’objectivité. Il n’en demeure pas moins que lorsqu’elle accompagne un acte doté d’une signification aussi humaine que celle que de reproduire l’espèce, la froideur et la distance peuvent être d’autant plus difficiles à soutenir, et ce, même si l’infirmière peut être « ben ben fine ».

Ce n’est donc pas nécessairement une question de courage ni une question de personnalité. Cela s’inscrit dans un système. Ceci dit, vous n’êtes pas la seule femme qui, devant la lourdeur de l’intervention de la FIV, décide de mettre un terme au processus.  Dans plusieurs études, on parle du « parcours de la combattante » pour faire référence aux démarches et interventions liées à celle-ci.  Au final et pour continuer à parler le langage statistique, sachez que seulement 24% des patientes qui s’engagent dans la FIV se rendent jusqu’à une grossesse (Chateauneuf; 2011).

Les professionnels de la santé ainsi que les patients et patientes semblent avoir une foi inébranlable en la médecine et le progrès, alors qu’il n’est aucunement prouvé que ceux-ci seront à la hauteur de leurs promesses.  Tout n’est que possibilités et calcul de ces possibilités. Outre les statistiques, le processus d’implantation de l’embryon demeure inexpliqué.  Il n’est pas certain que si vous aviez été au bout de la FIV, poursuivi votre souffrance physique, vous auriez obtenu le résultat escompté. Or, aucune  justification médicale aurait pu expliquer cet ÉCHEC (insérez ici un effet sonore écho caverneux). Qui plus est, le procédé de la FIV n’est peut-être pas le seul qui ferait de vous une mère. L’insémination intra-utérine sans hormones pourrait peut-être finalement porté fruit mais sur une plus longue période de temps. Ce qui, avouons-le, ne cadre pas dans votre TIC TAC TIC TAC ni dans les objectifs d’efficience de la clinique de fertilité.

Crédit photo: Jessy Luke

Crédit photo: Jessy Luke

L’infertilité: un risque scientifique

Vous voilà à faire confiance en des techniques pour lesquelles la science montre des défaillances en matière de maîtrise de la nature. Ceci illustre parfaitement la théorie de la société du risque développée par le sociologue Ulrich Beck selon laquelle le risque provenant jadis de la nature (dans ce cas-ci, le risque associé à « tomber enceinte ») a été intégré dans une logique industrielle et scientifique de contrôle (le développement des contraceptifs oraux). Les risques sont donc maintenant produits par l’industrie. Bien que les instruments scientifiques que nous possédons pour l’instant ne nous permettent pas de le prouver hors de tout doute, les hormones provenant des contraceptifs ont pollué les eaux et la nourriture, ce qui a possiblement augmenté le taux d’infertilité de la population. Dans cette logique industrielle, la science et le développement technologique sont devenus tautologiques (tel notre blogue). Elle sont la source, la mesure et la solution des risques.

D’autant plus que j’ai accepté de prendre des hormones pour améliorer mes chances mais après coup, nous avons réalisé que les hormones participaient à me rendre infertiles.

Il n’est pas anodin qu’une prise d’hormones occasionnent des « effets secondaires » et donc d’autres complications de la santé qui requièrent à nouveau des interventions et traitements médicaux y compris des médicaments. Comme le dit Beck, dans la société capitaliste, les risques sont un réservoir de besoins sans fonds, insatiables, éternels et qui s’autoproduisent. Ajoutons à cela que ces risques génèrent des profits.

Or, tout ceci demeure tabou dans le temple sacré de la médecine. Dans notre société individualiste, la science et la technologie sont peu remises en question. C’est l’individu qui est responsable. C’est pourquoi vous vous sentez coupable de ne pas bien réagir aux traitements, de ne pas être fertile et de ne pas entrer dans les statistiques. 

Nous vous souhaitons, puisque tel est votre désir, de « réussir à être enceinte par choix ». Sachez cependant que le sentiment de culpabilité et la tyrannie de la responsabilité individuelle ne disparaîtront pas avec l’avènement de l’enfant. Au contraire, ils ne feront que croître. Il sera alors temps pour vous de consulter un article brillant, complet et doté d’une touche d’humour savoureuse intitulé« La parentalité: un travail de Sisyphe ».

Courage madame Ex-FIVette. Rappelez-vous que vous n’êtes pas seule car nous sommes fabriqués en série.

Docteures socio.

N’hésitez pas à nous suivre et à venir commenter sur notre page Facebook https://www.facebook.com/fabriquezmoienserie


[1] « Statistique Canada rapporte que le nombre de naissances chez les femmes de plus de 30 ans a connu une hausse importante au cours des trente dernières années : en 1974, les naissances chez les femmes de plus de 30 ans regroupent 20% du nombre total de naissances et en 2005,  près de 50% des naissances.  » (Châteauneuf ; 2011 ; p.65)

[2] Il est à noter que depuis août 2010 au Québec, la plupart des frais liés aux traitements de PMA sont couverts autant pour les couples hétérosexuels, homosexuels que pour les femmes seules.

[3] L’approche biomédicale est une approche scientifique de la médecine qui considère le corps humain comme relevant de la nature et pouvant se traduire par des lois et des coordonnées universels. Elle relève d’une éthiologie spécifique de la maladie : associant une cause à un maux à un traitement spécifique et universel. La principale critique adressée à ce modèle d’étude de la maladie est qu’il ne prend pas en compte les multiples déterminants de la santé autres que biologiques.

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Médiagraphie

BECK, Ulrich, La société du risque: sur la voie d’une autre modernité, Éditions Flammarion, Paris, 2003, 522p.

CHATEAUNEUF, Doris, « Projet Familial, infertilité et désir d’enfants, usage et expérience de la procréation médicalement assistée en contexte québécois », publié dans la revue Enfances, Familles, Générations, n° 15, 2011, p. 61-77

DAYAN, Jacques, TROUVÉ, Corinne, « Désir d’enfant et PMA: quelques aspects sociologiques », publié dans Revue Spirale, Éditions Eres,  2004, no. 32, p. 27-32.

TAIN, Laurence, « Le devoir d’enfant à l’ère de la médicalisation: stigmates, retournements et brèches en procréation assistée« , publiée dans la revue Genre, sexualité et société , no 1, printemps 2009. 

Site Internet de la Clinique OVO, [En ligne] http://www.cliniqueovo.com (page consultée le 08 janvier 2014)

Le culte de la minceur : un phénomène de taille

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Crédit photo: Jessy Luke

Il y a quelques temps, nous avons reçu le commentaire ci-dessous. Nous avons largement mijoté notre réponse (là vous vous dites « c’est mieux d’être bon ») car l’ampleur de ce sujet mérite que nous allions au-delà des apparences et l’approfondissions. Bref, loin de nous l’idée de sombrer dans de maigres propos, des idées-bourrelets pré-construites, des lignes toutes tracées, et de tourner les courbes rondes (Bon, les sociologues délurées sont en feu, est-ce que cela paraît qu’elles ont été à la diète de blogue tout l’été?).

Pour ne pas prendre ce sujet à la légère, nous avons donc pesé des arguments de poids.

Merci pour cette clinique virtuelle!
Pour ma part bien que je sache que c’est une pression de la société, depuis que j’ai pris pas mal de poids dans les dernières années, je suis obsédée par celui-ci (tiens l’autre nuit j’ai rêvé qu’une petite fille me traitait de grosse, je lui « pitchais » une brique et le prince William venait s’en mêler!).
Ensuite je sais que les modèles de beauté ne sont pas réalistes, je sais que même si je me mets en forme je ne perdrai pas nécessairement du poids, mais tout cela me déprime.
Et ensuite je me culpabilise de me culpabiliser (la belle affaire!).

Merci pour ce blogue! (Nous : « Le plaisir est extra-largement partagé »)

utopia24

Bonjour utopia 24,

Tout d’abord, nous voudrions vous remercier pour votre commentaire. Il nous a donné l’idée d’écrire un livre sur la signification sociologique des rêves (la sociologie est sans limites, vous commencez à le comprendre).  Nous en aurions long à dire sur le symbolisme de la brique et du prince William mais le sujet qui nous intéresse ici et qui semble vous préoccuper davantage est celui du culte de la minceur. C’est donc de lui que nous traiterons dans cet article.

Vous vous en doutez bien, vous n’êtes pas la seule à être obsédée par votre poids et à vous dire insatisfaite de celui-ci. Citons ici quelques exemples statistiques.

« Un sondage réalisé en 2007 rapportait que, chez les personnes de poids normal, 62 % des femmes et 44 % des hommes tentent de perdre du poids (SOM et Association pour la santé publique du Québec, 2007). De plus, ce même sondage montre que, pour les répondants, les trois principales causes de la préoccupation excessive à l’égard du poids sont liées à l’image : les images diffusées dans la société (27 %), dans les médias (27 %) et par la mode (14 %). Enfin, une enquête de santé auprès des enfants et des adolescents québécois (Ledoux, Mongeau et Rivard, 2002) a aussi révélé que 35 % des fillettes de 9 ans disaient essayer de perdre du poids et que 60 % des adolescentes souhaitaient avoir une silhouette différente de la leur, quel que soit leur poids. »[1]

Alors non seulement, il y a une large population qui se préoccupe de son poids mais cette préoccupation semble être de plus en plus précoce.

Pourquoi autant de femmes veulent être minces?

Les magazines féminins, les stars et les mannequins sont souvent les premiers cités au banc des accusés lorsque vient le temps de trouver la source de ce culte de la minceur. En est-il ainsi? La réponse est elle aussi simple?

Certes, les magazines féminins font la promotion de la minceur et exhibent des corps auxquels seulement 5% des femmes peuvent correspondre. Comme vous le dites, les modèles de beauté ne sont pas réalistes. Cependant, le fait qu’ils ne soient pas réalistes ne les empêche pas d’exercer une réelle pression sur les consciences féminines. Nous pourrions même affirmer, fidèle à notre blogue-identité, que ces corps émincés sont les moules-modèles de notre fabrication féminine en série. Alors comment sont fabriqués ces modèles? Quels intérêts et fins servent-ils?

Pour qui être mince?

Nous devons en premier lieu comprendre que le culte de la minceur est le socle de toute une industrie. L’industrie de la minceur fait référence non seulement au monde de la mode (vêtements, accessoires, maquillages, magazines, gaines…), mais aussi aux produits amaigrissants (diète, crème, pilule, coupe-faim, tisane), aux produits allégés (yogourt et fromage sans gras, lait écrémé, confiture sans sucre, bacon sans cholestérol, vinaigrette légère, boisson gazeuse 0 calorie…), aux produits pédagogiques valorisant la minceur (livre, vidéo, formation, coach, clinique), aux machines et appareils minceur de tout acabit, aux gyms et programmes sportifs minceur, sans oublier la chirurgie esthétique (liposuccion, « sculptage » du corps)…Ouf! Vous comprenez que nous parlons ici d’une industrie qui génère des milliards de profit. À ce sujet, en écoutant l’émission « Légitime dépense » à Télé-Québec le 13 février dernier,  nous avons appris ceci:  «En 2008,  le marché de l’amaigrissement était estimé à plus de 62 milliards de dollars aux États-Unis, et l’on évalue que le marché mondial de ce secteur d’activité atteindra 624 milliards de dollars en 2014. »[2]

DONC FABRIQUEZ-NOUS MINCE EN SÉRIE C’EST PAYANT!

Pourquoi la minceur dites-vous? 

Est-ce parce-que c’est dans la nature humaine de vouloir être mince?  Vous vous doutez bien que nous ne sommes pas partisanes de cette théorie naturaliste. L’idéal de la minceur n’est pas une réalité atemporelle et universelle.
Un simple exercice historique nous le prouve bien et ce, pas besoin de remonter aux temps immémoriaux où l’homme préhistorique chassait le mammouth puisque Marilyne Monroe, sexe symbole de son époque, portait du 14.  Aujourd’hui, cette dernière serait mannequin pour Addition Elle.
Il existe des modèles culturels non-occidentaux où la minceur n’est pas associée à un idéal féminin de beauté.  Nous pouvons ici citer l’exemple de la Hajba, coutume tunisienne de l’île de Djerba, qui consiste à engraisser les jeunes femmes avant le mariage.  Selon cette coutume, la promise est gavée systématiquement aux 30 minutes pendant 4 à 5 semaines avec du pain trempé dans l’huile, du sucre et des œufs.  De quoi faire retourner Montignac dans sa tombe, et ce, même s’il n’est pas mort!

(Notons entre parenthèses (c’est tellement drôle de faire des parenthèses dans des parenthèses) que cette pratique est mise en péril par un processus d’acculturation et qu’une uniformisation culturelle, exacerbée par les médias de masse, entraîne un changement dans la représentation du corps chez les femmes de l’île de Djerba.)

Dans les cultures traditionnelles comme sur l’île de Djerba, le corps est perçu comme un outil de production qui permet la survie.  Il est jugé en fonction de ses capacités à accomplir une tâche physique  (comprenant les accouchements multiples, les travaux manuels, les déplacements non-motorisés, etc.).  Dans ces circonstances, nous comprenons que l’idéal du corps de la femme et sa richesse se juge en fonction de ses rondeurs. Mais qu’en est-il dans une culture moderne, voir postmoderne, qui ne valorise plus les familles nombreuses, le travail manuel, la force physique et la survie quotidienne?  Dans une culture où les représentations et les techniques dominantes du corps sont l’hexis corporelle de la grande bourgeoisie (une autre expression théorique fortement intéressante que vous pourriez utiliser pour faire fureur auprès de vos convives lors d’un souper en leur expliquant que l’hexis corporelle est la manière de se tenir, de parler, de marcher en lien avec nos façons de sentir et de penser ou quelque chose comme cela, genre…).

C’est à l’aune d’un corps valorisé pour sa forme et son esthétisme que l’idéal de beauté du corps de la femme moderne sera évalué. Esthétisme et forme pouvant être atteint par un travail constant sur son corps, un contrôle de soi ainsi que des gestes de prévention en matière de santé, et cela, tout bourgeois ne se salissant pas les mains par les corvées manuelles et ménagères, jouant au polo, pratiquant l’équitation, l’escrime, maitrisant l’élégance, le maintien et l’étiquette à la table, depuis le 18e siècle et ce, de générations en générations, le sait.

La domination culturelle bourgeoise s’étant institutionnalisée (École, Justice, Médecine, et Journaux : sont toutes des institutions provenant de la culture bourgeoise), l’idéal du corps mince et ferme, en traversant les classes sociales est devenu un objet de désir et d’ascension sociale pour les petits et moyens bourgeois, les classes populaires ainsi que pour la « classe moyenne ». C’est ce que Bourdieu, feu sociologue français, nomme le processus de domination symbolique ou culturelle. Nous voyons ici que la domination de la classe bourgeoise dépasse la domination strictement économique en venant modeler les idéaux et les aspirations des autres classes, y compris celles relatives au corps.

Ici nous pouvons faire un lien direct entre cette domination culturelle et l’un des principaux protagonistes de votre rêve, nous avons nommé le prince William, puisque ces beaux-parents, donc les parents de Kate qui incarne cet idéal de la minceur, sont issus de la haute bourgeoisie. Ouf…quelle perspicacité dans cette lecture onirique!

Quand être grosse est une maladie

Dans notre culture moderno-occidentalo-post-industrialo-capitaliste à domination bourgeoise, l’obésité est une maladie.  Les sacro-saints experts de la santé (dixit le corps médical dans son entier en passant par les médecins, les diététiciens et diététiciennes,  les infirmiers et infirmières, les entraineurs,  les physios, les ergos, etc.), en tant qu’entrepreneurs de morale,  dictent des règles qui permettent de diagnostiquer la maladie.  Ces règles, que nous appelons des normes formelles, sont produites par les institutions et orientent les approches du système de santé.

À partir des années 60, le domaine de la santé prend un tournant important au Québec.  Avec l’avènement du néo-libéralisme, les individus sont de plus en plus responsables de leur vie, de leur réussite sociale, bref, de leur bonheur.  La santé n’est pas en reste.  Dans le discours médical apparait la notion d’habitudes de vie.  Les institutions (liées à la bourgeoisie – devons-nous rappeler encore une fois)  prônent alors la prévention. Celle-ci passe inévitablement par l’adoption de saines habitudes de vie afin de rester en santé.  Sachons que le gouvernement investi une grande partie du budget de la santé dans l’éducation de la population à de meilleurs habitudes de vie (http://www.saineshabitudesdevie.gouv.qc.ca/).

Suivant le diktat des saines habitudes de vie,  il est donc maintenant important de manger les quatre groupes alimentaires, de ne pas fumer, de faire du sport, du yoga, de la relaxation, d’avoir des loisirs, de faire l’amour ( Il parait qu’il faut faire l’amour deux fois par semaine pour être un couple sain)  de prendre des vitamines, de manger bio, d’éviter le gras trans, les OGM, etc.    Vous ne faites pas tout cela?  Vous vous sentez coupable? Pire encore, coupable d’être coupable? Et bien vous êtes, en quelques sortes, un produit de la médicalisation du social.

La médicalisation du social : un contrôle social des experts de la santé

Selon cette approche néolibérale, les individus sont responsables de leur santé.  S’ils sont malades, ils sont coupables de ne pas avoir adopté les saines habitudes de vies prescrites par les experts.   Cette culpabilité que vous ressentez est donc tout à fait normale.  C’est le résultat, le produit de la médicalisation du social où des experts « institutionnalisés » de la santé prescrivent des modes de comportements à suivre pour que chaque individu soit responsable de leur santé. Experts qui sont maintenant partout.  On parle même d’une « santéisation » du social, c’est-à-dire que TOUT mais,  par ce TOUT, nous voulons dire TOUT, devient objet de prescription de santé.  C’est pourquoi, nous retrouvons des médecins dans des émissions de cuisine, dans des livres grands publics et même dans des publicités pour nous vendre toutes sortes de produits.

Quel est le meilleur argument pour vendre des soutiens-gorge?  Dire qu’ils sont recommandés par un médecin, bons pour le dos, ergo-dynamiques et vous permettant de vivre plus longtemps avec une couleur douce pour les yeux prévenant ainsi des taches cornéennes survenant chez 30% des femmes de plus de 75 ans et surtout,  améliorant votre silhouette grâce à des capteurs intégrés qui vous font faire de l’exercice sans même que vous vous en rendiez compte!  Parlez-en à votre médecin! En vente dans toutes les bonnes pharmacies!

Dans notre culture, être grosse, c’est être malade.  Mais surtout, être grosse, c’est une démonstration de notre manque de contrôle sur notre corps.  En d’autres mots, ce sont les grosses qui sont responsables de leur surpoids puisqu’elles ne respectent pas les prescriptions des experts de la santé.

Vous vous dites sûrement que cette responsabilité individuelle est tout à fait normale et/ou qu’elle est une bonne chose en soi car elle représente une émancipation, une liberté de l’individu. En fait, la réalité est beaucoup plus complexe qu’en apparence. L’individu est-il vraiment libre de maîtriser sa propre santé? Est-il vraiment le seul responsable de celle-ci s’il doit toujours s’en remettre aux experts? Il faut bien se le dire, devant ceux-ci, nous, individus non-experts de la santé, sommes des cancres.  Nous ne parlons pas  le langage ésotérique de la religion médical.  Nous n’avons pas les outils pour critiquer les diagnostiques et prescriptions qui s’immiscent dans notre vie privée.  Pour ce faire, il nous faudrait tous avoir fait des études en médecine.  Nous sommes donc condamnés à appliquer quasi-aveuglément ces règles de conduites y compris les règles concernant notre poids.

Qui plus est, les individus ne sont pas toujours libres et responsables d’adopter les prescriptions des experts surtout lorsque celles-ci ne sont pas adaptées à leur réalité matérielle et physique.

Il n’est pas toujours POSSIBLE d’adopter des saines habitudes de vie.  Nous devons comprendre qu’il y a des déterminants biologiques relatifs à la constitution physique de base, aux antécédents héréditaires, au fonctionnement de glandes et d’hormones échappant au contrôle des individus (comme il est injuste de voir quelqu’un manger ce qu’il veut et ne pas prendre un gramme alors qu’un peu trop de vinaigrette dans une salade peu en faire grossir d’autres. Il y a aussi les coûts (s’inscrire au gym coûte environ entre 30$ à 100$ par mois, ce n’est pas donné à tous surtout s’il faut aussi s’acheter les accessoires), le temps (la conciliation travail-famille ne permet pas toujours de bien manger, de faire de l’exercice, etc.) et l’accès aux ressources (certains individus n’ont pas accès à des épiceries digne de ce nom dans leur voisinage et doivent se contenter de l’offre alimentaire disponible, c’est-à-dire pour certains de 7 dépanneurs sur trois coins de rue)…

Ces éléments sont autant de freins à notre responsabilité que de cause de cette culpabilisation.

Culpabilisation exacerbée par le fait que les tentations sont nombreuses et que le risque de succomber à des produits-plaisirs-mais-oh-donc-combien-pas-santé (chips, barre de chocolats, liqueurs, frites, fritures, sucreries, beignets…) sont grands puisque l’industrie de la consommation et les médias de masse nous bombardent de mal bouffe (tout en nous bombardant de produits amaigrissants). De fait,  les individus reçoivent constamment des injonctions contradictoires :

« VOUS ÊTES RESPONSABLES DE VOTRE SANTÉ» « SUIVEZ LES CONSEILS DU MÉDECIN »

« PRENEZ  SOIN DE VOUS»  « FAITES VOUS PLAISIR»

Les individus deviennent donc captifs de cette spirale-culpabilité aliénante qui est produite par un amalgame entre la médicalisation du social, l’industrie de la consommation, les médias de masse et l’industrie de la minceur.

Donc les experts de la santé, les médias, l’industrie de la consommation ce sont les gros méchants?

Ce serait si simple. Mais la médicalisation du social est prêchée par des agents de contrôle social diversifiés et multiples en passant, bien entendu, par nous!  Vous commencez à comprendre que nous ne sommes pas seulement fabriqués en série mais que nous fabriquons aussi en série. Ainsi nous nous entendons dire lorsqu’une amie a perdu du poids « Wow t’a maigri, cela te fait bien » et ce, même si c’est après avoir été malade ou avoir vécu un épisode dépressif dans sa vie.

Or, de dire à une personne combien elle est belle en étant mince, c’est une participation au culte de la minceur.  Regarder une grosse qui mange une palette de chocolat dans l’autobus et la juger en silence « elle peut bien être grosse! », c’est aussi participer au culte de la minceur. Et ces scènes sont nombreuses dans notre théâtre quotidien.

NOUS VIVONS DANS UNE SOCIÉTÉ LIPOPHOBE!

Crédit photo: Jessy Luke

Crédit photo: Jessy Luke

Nous sommes, pour la plupart, des lipophobes pratiquants.  Ici, il est temps que les doc socio se confessent.  Nous avons déjà perdu du poids.  Quel sentiment de réussite INCROYABLE!  Offrez-nous un voyage aux Bermudes ou l’occasion de perdre 25 livres et pas une seconde d’hésitation.  Bon, une de nous, pendant que l’autre grince des dents, est fière de dire qu’elle n’a plus à perdre 25 livres car c’est déjà fait donc elle prendrait le voyage aux Bermudes finalement.  « Salope… » pense l’autre.   La jalousie la ronge.

Ce contrôle social est tellement puissant qu’il suscite des sentiments réels,  des émotions fortes.  Quelle réussite extraordinaire, quel plaisir que de perdre du poids!  Quel extase que d’aller dans un magasin et de pouvoir choisir à gauche dans le rack à vêtements, de diminuer le chiffre de sa taille de vêtements ou de baisser d’un degré dans la nomenclature de la taille (passer de large à médium ou encore mieux de médium à small… Cela donne des frissons rien qu’à y penser). Nous nous sentons tellement bien dans notre corps dans ces moments-là qu’il nous est, par conséquent, difficile de concevoir que ce bien-être est une construction sociale. Dans ces moments-là, en vérité, nous ne pouvons résister à nous pavaner, à exhiber nos plus beaux atours afin de mettre en valeur notre perte de kilos en trop, à faire des statuts Facebook qui susciteront l’admiration et les félicitations de nos pairs qui, disons-le, vivent la même spirale-culpabilité aliénante que nous.

À la lumière de ce que nous venons de développer dans cet article, la question qui nous taraude l’esprit est la suivante : Est-ce que les mêmes émotions (réussite, estime de soi rehaussé, sentiment de bien-être, saine image corporelle de soi) que nous ressentons dans notre culture moderno-occidentalo-post-industriello-capitaliste à domination bourgeoise, lorsque nous nous rapprochons de l’idéal de la minceur féminine, accompagnent la fille de l’île de Djerba lorsqu’elle prend du poids avant son mariage? Est-ce que nos émotions et nos sentiments seraient aussi fabriqués en série?

Vaste sujet, question lourde de sens!

Doc socio.

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En cas de rechute de spirale-culpabilité aliénante, nous vous invitons à méditer sur cette phrase de Sarah Grogan :

« se rappeler que l’image corporelle d’une personne n’est pas déterminée par la silhouette et la taille actuelles de son corps, mais par l’évaluation subjective que cette personne fait de ce que signifie avoir un tel type de corps à l’intérieur d’une culture particulière (Grogan 1999).


[1] BARIL, Gérald, PAQUETTE, Marie-Claude et GENDREAU, Marcelle. « Le culte de la minceur et la gestion sociale du risque : le cas de la Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée » Sociologie et sociétés, vol. 43, n° 1, 2011, p. 204.

[2] « Combien coûte les programmes d’amaigrissement », Légitime dépense, Émission du 13 février 2012, [En ligne] http://legitimedepense.telequebec.tv/occurrence.aspx?id=310 (page consultée le 10 septembre 2012)

La parentalité: un travail de Sisyphe

Cette semaine, une mère se culpabilise car ses enfants sont parfois tannants.  Voici son cri du cœur. 

Mesdames les docteures sociologiques, aidez-moi.

Mes enfants sont tannants et j’ai peur que ce soit de ma faute. J’ai tellement fait de choses dangereuses pour leur santé, pendant mes grossesses, pendant l’accouchement, et depuis leur naissance ! […]  J’en ai lancé des appels à l’aide sur Facebook. On m’a donné plein de bons trucs. Comme de sourire, de chanter, de transmettre ma joie de vivre à mes beaux bébés. De couper le chocolat, les oignions. De les sortir plus qu’une fois par jour. De pratiquer le 5-10-15 – parait que ça marche en 3 nuits ! […]  Je termine avec deux agissements criminels. Heureusement que vous avez accepté de respecter mon anonymat. Parce que j’ai peur de ce qui va suivre.  […]  La première chose : nous habitons en ville. Avons une toute petite cours et pas de piscine. J’ai donc mis au monde des enfants du smog. […]  La deuxième chose : il arrive que mes enfants écoutent un film à la télé. J’ai même déjà mis mon bébé devant un « Bébé Einstein » parce qu’il était tellement demandant que je n’avais pas réussi à cuisiner un souper depuis des mois. […] J’en suis malade. J’ai des amies qui ont de petites filles si sages qu’elles n’ont jamais ressenti le besoin de les mettre devant un film. Ce sont elles, les images. Sages comme des images. Leurs mères, elles, elles l’ont l’affaire!

Pourquoi pas moi?!
Maman disjonctée

Nous avons fait une adaptation libre de cet appel au secours.  Pour lire la lettre au complet (ça vaut la peine!), cliquez ici. 

crédit photo: Jessy Luke

 

Bonjour Maman disjonctée,

Vous avez raison de nous écrire car vous n’êtes pas seule dans votre situation.   La représentation de l’enfant et de la parentalité s’est transformée depuis les années 70.  L’éclatement de la structure familiale traditionnelle et l’essor de la technocratisation, médicalisation et psychologisation du social (sortez ces mots dans un souper de famille et nous, en tant qu’expertes du social, vous garantissons beaucoup de crédibilité) ont contribué à une responsabilisation, voire une culpabilisation parentale. Les pédopsychiatres, psychologues, pédagogues, psychanalystes, pédiatres, éducateurs psyhopédagogique, conseillent, exigent, prédisent et se contredisent concernant le développement psycho-affectif-cognitivo-moteur-érotico-machin de votre enfant-projet.  Et plus récemment, nous pourrions ajouter à cette liste de professionnels les sages-femmes et les tenants du modèle médical holistique qui ont l’apparence de douces alternatives à la médecine occidentale mais qui n’en constitue pas moins un discours d’expert.

Afin de vous aider à éduquer votre enfant, tout ces savants-experts envahissent la télévision, la radio, les librairies, les journaux, les magasines, internet et, au final, les conversations quotidiennes et votre chambre à coucher.  Maman disjonctée, vous l’avez bien intégré dans votre discours : « On m’a donné plein de bons trucs. Comme de sourire, de chanter, de transmettre ma joie de vivre à mes beaux bébés. De couper le chocolat, les oignions. De les sortir plus qu’une fois par jour. De pratiquer le 5-10-15 – parait que ça marche en 3 nuits ! »

La parentalité se transforme donc en métier pouvant être appris dans lequel il est possible de faire figure de bon élève ou… de cancre. 

En fonction des normes et des valeurs déterminées par ces experts, qui deviennent de véritables entrepreneurs de morale au sens où Howard S. Becker l’entend, nous pouvons maintenant évaluer le savoir-être et le savoir-faire d’un bon et d’un mauvais parent, les compétences et les aptitudes à maîtriser. On ne naît plus parent, on le devient.  Et comment? En suivant les conseils des experts. Le parent devient le principal interlocuteur de ces discours d’experts. Il se les approprie et culpabilise lorsqu’il ne respecte pas leur prescription garantissant un enfant sain.  Vous reconnaissez-vous?

Donc si votre enfant-projet ne fonctionne pas, ce n’est pas que les experts sont dans le champ, c’est le parent qui a mal exécuté les recettes magiques des experts.  Dans la version longue de votre lettre, vous confessez moult petites dérogations aux conseils des experts comme le fait que vous ayez accouché à l’hôpital en position semi couchée en jaquette bleue, sans musique zen.  Honte à vous.

Votre enfant  est« tannant »? C’est votre métier de parent qui est au banc des accusés.  Vous êtes recalée.

crédit photo: Jessy Luke

Saviez-vous que des cours de parentalité sont disponibles?  Aux États-Unis, le STEP (systématique training of effective parenting) est fréquenté par trois millions de parents par année.  Suite à ces cours, vous pourrez transformer votre petit diable en un enfant heureux, en santé, ayant confiance en soi, qui coopère, qui prend ses responsabilité et surtout, qui est aimant et aimable. Vous pouvez même poursuivre ce projet en groupe, à l’image des rencontres Tupperware, grâce à l’École des parents du Québec qui vous permettra, par le biais de jeux de rôles, de mises en situations, de sociodrames et de visites d’experts conseils, de régler vos problématiques familiales.

Et pourquoi pas un permis pour être parent?  Vous rigolez?  Et bien sachez qu’aux États-Unis, certains experts (tel que le psychiatre Jack Westman) ont même proposé que les parents soient contraints d’obtenir un permis gouvernemental pour élever leurs enfants. Imaginez les tests!!! Est-ce que votre enfant est capable de s’endormir seul?  10 points.  Est-ce qu’il veut prêter ses jouets?  Un autre 10 points.  Est-ce qu’il est propre avant deux ans et demi?  10 points de plus.  Il mord ses ami(e)s à la garderie? 10 points de démérite.  Il n’est pas capable de découper avec des ciseaux en suivant une ligne?  Un autre 10 points de démérite et suspension de votre permis pour 6 mois.

À quand un show de téléréalité ou les mauvais parents sont soumis au ballotage par les enfants?  Bientôt sur nos ondes : Parents Académie!  Des experts et des vedettes tels que Julie Snyder ou Véronique Cloutier (dépendamment si la diffusion se fait sur les ondes de TVA ou de Radio-Canada) donneront des cours à des parents qui auront d’abord passé des auditions. Le Doc Mailloux, Dr Julien et Jacynthe René (auteure du livre « Respirer le bonheur ») pourraient constituer le panel des juges!  Les parents en danger passeraient des épreuves spectaculaires de changement de couche, d’allaitement et pourquoi pas, d’accouchement sans épidurale!  Le tout commenté en direct par nos pseudo experts. Un peu de sérieux Docteures socio.

Tout ceci nous amène à voir que, dans notre société postmoderne, le parent est considéré comme un risque pour son enfant. 

Vous avez fait des choses dangereuses pour leur santé pendant votre grossesse et votre accouchement? Rassurez-vous, depuis les années 70 et l’avènement du droit de l’enfant, il existe un filet social pour gérer les risques occasionnés par les mauvais parents.  Alimentés par ces discours d’experts, par les normes et valeurs déterminants le bon et le mauvais parent, les travailleurs sociaux, professeurs, éducateurs/éducatrices de CPE et les agents des institutions gouvernementales se donnent comme mission de pallier aux lacunes parentales et ainsi prémunir voire guérir les enfants d’un développement psycho-affectif-cognitivo-moteur-érotico-machin déficient.

Nous tenons à vous féliciter pour votre courage d’avoir exposé ici vos difficultés.  Normalement, les parents souffrent en silence, isolés, et pensent qu’ils sont les seuls mauvais parents du monde. Alors que c’est faux. Comme vous, fabriqués en série, les parents postmodernes sont plusieurs à culpabiliser concernant leurs compétences parentales. Nous vous invitons donc à relâcher cette pression sur votre moi. Certes, cette pression est bien réelle. Nous l’avons vu, il y a un contrôle social formel et rigide qui s’effectue par le biais des experts psy et par les agents du filet social. Vous n’êtes cependant pas la seule à vivre ce contrôle social et à suivre les prescriptions des experts. D’autres parents, comme vous, suivent les normes prescrites. De sortes qu’ils exercent eux aussi, une pression sur vous. Ainsi, vos pairs, qui, selon leurs dires, ont des enfants sages, viennent renforcer votre sentiment d’incompétence parentale et légitimer le contrôle social des experts.

Si le contrôle social est bien réel et concret, la possibilité de correspondre aux modèles, normes et valeurs proposés par les experts, elle, reste virtuelle et abstraite.

Toutes ces belles théories de l’éducation promulguées par les experts et professionnels ne tiennent pas compte des obstacles sociaux (pauvreté, monoparentalité, conciliation travail/famille, coparentalité, stress, etc.) et donc de la réalité concrète des parents chargés de les mettre en application. Qui plus est, le modèle culturel de l’enfant projet et celui du parent compétent, puisque multiple, contradictoire et constamment renouvelé au gré des modes ou des découvertes scientifiques des experts, place le parent dans une quête incessante de performance, un vrai travail de Sisyphe.

Voulez-vous connaître le comble de l’ironie? De toute manière,  malgré tous vos efforts, vos enfants finiront un jour par consulter un expert psy-quelque chose qui leur dira : « c’est de la faute de tes parents ».

Courage.

Docteures socio.

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Des pressions sur moi

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Cette catégorie nous permet de réaliser un de nos plus grands fantasmes.  Depuis le début de nos longues études universitaires en sociologie (hey, une partie de notre duo a mis cinq ans pour faire sa maîtrise, donc longue est un euphémisme), nous nous questionnons sur l’absence de cette science dans l’univers clinique.  Avec toute cette psychologisation du social, tous ces psy, et ici nous parlons de psychologues, psychanalystes, psychiatres,  psychothérapeutes, psychopathes (heu non, pas ça… quoi que?) coachs de vie, thérapeutes, psychopraticiens,  psycho-spirituels (oui, oui, ça existe et on ne résistera pas à vous en parler un jour…) qui nous centrent sur notre moi profond et nous amènent à penser que nous sommes seuls dans notre malheur, nous croyons qu’il serait plus qu’important de rappeler que nous sommes fabriqués en série et que ce malheur est partagé par des milliers, voire des millions de personnes.  Tous ces problèmes qui sont attribués à l’individu sont souvent le reflet de choix de société. C’est exactement ce que nous nous proposons de démontrer.

Nous procédons donc à l’ouverture officielle de cette clinique sociologique que nous appelons affectueusement:  «Venez donc vous asseoir sur notre futon».  Nous en profitons pour vous inviter à nous écrire afin de nous faire parvenir les problèmes personnels qui vous habitent.  Vous pouvez même nous mettre au défi (nous adorons les défis!) de vous prouver que ce problème qui vous apparaît individuel est en fait un problème social.

Et bien, quel succès, déjà une lettre anonyme à laquelle nous nous empressons de répondre pour votre plus grand plaisir!

Avertissement, la clinique sociologique n’a pas pour mission de régler vos problèmes mais de vous outiller afin de comprendre que vous n’êtes pas seuls responsables de votre moi (profond, bien entendu).

crédit photo: Jessy Luke

Bonjour docteures socio,

Je n’arrive pas à être heureuse. Je ne sais pas pourquoi,  je veux toujours plus,  toujours mieux. Je pleure sans cesse et particulièrement depuis une semaine.   Je suis performante au travail, j’ai pleins d’ami(e)s,  un couple du tonnerre, une tonne de passe-temps, je consomme équitable, prends des omégas 3, vais au gym trois fois semaines, fais du yoga.  Pourtant, depuis une semaine, je ne dors plus. Je suis fatiguée. Tout me semble plate.  Tellement plate.  On dirait que j’attends seulement que le temps passe.  Plus rien n’a de sens.  J’ai vu mon médecin et elle dit que je suis en dépression et veut me mettre en arrêt de travail.  Je le vis comme la fin du monde.  Pourquoi est-ce si difficile?

Madame Workoolique

Bonjour madame Workoolique,

Vous avez raison de nous écrire car vous n’êtes pas la seule dans cette situation.  En effet, la dépression est vue comme l’épidémie du siècle.  Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, en 2010, les troubles dépressifs représentaient la deuxième source en importance du fardeau mondial de la maladie.  Les médias l’ont bien compris.  Dans les magazines, les tests afin de savoir si nous sommes en bonne santé mentale foisonnent.  On nous donne des conseils sur comment gérer notre stress et dépister les symptôme de la dépression.  On nous prescrit de la luminothérapie, des exercices, une saine alimentation et la consommation d’omégas trois (félicitation d’ailleurs).  Voici quelques titres d’articles qui se surpassent dans leur approche de la dépression.

  • Le facteur incubateur : la dépression touche les gens de tout âge, même les enfants et les bébés. L’article démontre que le fait qu’un bébé soit placé en incubateur augmente le facteur de risque qu’il développe une dépression et ce, même à l’âge adulte.

Cet enjeu est tellement majeur, qu’au Québec, le gouvernement a même mis en œuvre une campagne de sensibilisation : La dépression, c’est plus fort que soi, c’est une maladie .

Mais pourquoi autant de gens qui souffrent?  Qu’est-ce qui fait si mal?  Et bien, c’est encore une fois votre MOI.

Vous nous dites: «Je fais une dépression?»  Nous vous prescrivons Ehrenberg.

Ehrenberg est un sociologue (bien entendu!) français (on ne peut pas tout avoir!) visionnaire qui a théorisé ce phénomène social dans les années 60.  Celui-ci s’intéresse au lien qui serait susceptible d’exister entre la société et le mal-être de l’individu actuel, matérialisé par la dépression.  Les années 60 ont ébranlé les préjugés, traditions, entraves, bornes qui  structuraient la vie de chacun (exit l’Église, le modèle unique de la femme au foyer ou celui du père pourvoyeur, la job à vie, le modèle de famille nucléaire et la retraite assurée). Attention,  pour lui la confusion ne se situe pas dans la perte de repères mais dans le fait qu’il y en ait maintenant trop. Il parle ici de repères multiples (nouvelles sagesses philosophiques ou religieuses, programmes télévisuels destinées à donner un sens, le livre le secret, les livres sur le moment présent, le tantrisme, etc.).  L’individu s’est émancipé, mais à quel prix?

Vous dites:  «Je n’arrive pas à être heureuse. Je ne sais pas pourquoi, je veux toujours plus, toujours mieux». Nous répondons: « Comment arriver à être soi quand nous pouvons être tellement de choses?  Le projet n’est jamais achevé, la perfection inatteignable. »  Exemplifions.  À la télévision, un reportage mentionne le passage à Montréal d’un grand metteur en scène.  Vous vous dites alors:  «Mais je ne vais pas assez souvent au théâtre. Pourtant j’aime ça.  Je ne suis plus moi-même, je me suis perdue.»  Ensuite, vous allez sur Facebook.  Un de vos amis a fait un voyage de ski dans les Alpes.  Mais vous n’avez jamais fait un tel voyage!  Pourtant, vous avez deux jambes et plein de courage.  Qu’a t-il de plus que vous?  Qu’attendez-vous pour aller faire du ski dans les Alpes?  Et le Pilates?  Et les cours de photos?  Et le «pole dance»? Et la famille?  Et les cours du petit dernier?  Et votre investissement dans le comité de parents?  Et votre régime que vous vous étiez promis de faire?  Vous ne prenez pas soin de vous! Les médias vous suggère cette maxime:  Je rêve donc j’agis!  Alors agissez!! Et ainsi de suite, tous les jours de votre vie.

crédit photo: Jessy Luke

Vous dites:« je suis fatiguée, tout me semble plate,  plus rien n’a de sens.» Nous vous répondons que le droit de choisir sa vie et l’injonction à devenir soi-même placent l’individualité dans un mouvement permanent. Vous avez l’impression que si vous n’allez pas au théâtre, si vous ne faites pas un voyage en ski ou un cours de photo,  c’est de votre faute.  C’est un manque d’implication dans votre principal projet: être vous-même. En fait, la dépression nous instruit sur notre expérience actuelle de la personne, car elle est la pathologie d’une société où la norme n’est plus fondée sur la culpabilité et la discipline mais sur la responsabilité et l’initiative.

« Fatigués et vides, agités et violents, bref, nerveux, nous mesurons dans nos corps le poids de la souveraineté individuelle » (Ehrenberg, 1998).

Vous dites: « Mon médecin veut me mettre en arrêt de travail, je le vis comme la fin du monde. »  Nous répondons: « Les médicaments existent pour vous permettre de reprendre le plus rapidement possible votre émancipation.» Mais de ce paradoxe et de cette médicalisation du social, nous en reparlerons.

Nous vous souhaitons courage madame Workoolique.  Et rappelez-vous, vous n’êtes pas seule car nous sommes fabriqués en série.

Docteures Socio.

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