Une histoire de Noël

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En tant que parents et sociologues nous sommes confrontés à un grand dilemme à Noël. Devrait-on dire à notre enfant que les cadeaux sous le sapin ont été déposés par le Père Noël? À l’approche de Noël, nous vous invitons à partager nos délires et réflexions à ce sujet. Nous vous le promettons, notre discussion s’amorcera en douceur. Cependant, nous vous avertissons, la finale risque d’être « trash ». Les âmes vierges ne voulant pas remettre en question le sacré de Noël sont donc priées de s’abstenir de lire notre billet.

Puisqu’il offre des cadeaux, nous pourrions dire que le Père Noël a pour fonction sociale de renforcer les liens et de pacifier les rapports sociaux.

Bon, vous sortez vos grands mots de sociologues…

Oui, et en plus, attention, on va faire du « name dropping ».

Permettons-nous de reprendre la thèse célèbre du don/contre-don de Marcel Mauss. Celui-ci observe que dans toutes les sociétés où existe la propriété privée, il y a une dynamique liée au don. Lorsque l’on reçoit un cadeau (c’est le don), nous sommes liés à la personne qui nous a donné ce cadeau et nous sentons, en retour, le besoin de faire un cadeau d’une valeur semblable (c’est le contre-don). Cette dynamique solidifie les liens sociaux créant des « contrats » entre les personnes qui s’offrent des cadeaux.

Un peu comme les enveloppes brunes du parti libéral!?

Euh…oui si vous voulez. En fait, offrir un cadeau est un geste pacifique. Il a comme objectif de faire plaisir à la personne qui recevra le cadeau (c’est pas toujours réussi mais ça, c’est une autre histoire!! Nous avons tous plusieurs souvenirs  de pantoufles en phentex et de chandails horribles qui nous hantent). Notez ici qu’une personne étant soupçonnée de nous avoir offert un cadeau « cheap » annule immédiatement le contrat du don/contre-don . Ceci dit, cette règle est de nous. Mauss n’a jamais parlé de cadeau« cheap ».

Mais là, c’est le Père-Noël qui offre des cadeaux! Il me semble que les enfants ne sentent pas qu’ils doivent lui offrir un cadeau en échange!

Ce serait, selon Jacques Godbout (Bam! Un autre nom qui vient de tomber), une des fonctions du Père Noël. Ce dernier libère notre enfant de la dynamique du don/ contre-don. Comme les cadeaux proviennent du Père Noël, l’enfant ne ressent pas le besoin d’offrir un cadeau de valeur semblable à celui-ci (sauf des biscuits et du lait : ce qui est plus comme un pourboire, pour boire ahahahahaha bon notre calembour est « cheap », nous en convenons, donc pas besoin de nous en faire un en retour).

Cependant, même si notre enfant ne donne pas de contre-don au Père Noël, est-ce qu’il est vraiment libre dans le principe contractuel? Ne doit-il pas offrir quelque chose en retour au Père Noël? Que doit-il faire pour s’assurer d’avoir des cadeaux?

 (Tous en cœur) Et bien il doit être sage voyons!!

Et oui, il doit avoir un bon comportement pour être sur la liste des enfants sages. Le Père Noël libère peut-être l’enfant de la logique du don contre-don mais il semble l’enfermer dans une autre logique. Une logique morale du bien et du mal. En tant que parents (honte à nous!), nous instrumentalisons le Père Noël comme moyen de pression sur l’enfant afin qu’il reste sage. Nous faisons ici l’hypothèse que le Père Noël est un outil de contrôle social qui permet d’inculquer et de maintenir des comportements moralement acceptables chez les enfants. Il est fréquent, surtout à partir du mois de novembre, d’entendre la fameuse phrase : «  Attention, si tu n’es pas sage, le Père Noël va le savoir et tu n’auras pas de cadeau. ».

À savoir si c’est un contrôle social efficace, ça resterait à vérifier. Il est rare de voir que des enfants n’ont réellement pas eu de cadeaux de Noël parce-qu’ils n’ont pas été sages (L’avez-vous déjà fait? Honte à vous encore dans ce cas! Parents indignes!). Le Père Noël, après tout, est un personnage généreux et bon enfant. Dans sa grande miséricorde, tout le monde obtient un cadeau.

Or, en participant au mythe du Père Noël, nous participons tous à l’uniformisation des comportements et à la socialisation de base à la société capitaliste parce que la récompense au bon comportement est, après tout, une marchandise. Le père Noel n’apprend-il pas aux enfants à devenir de bons consommateurs?

 Bon vous allez nous parler de Coca Cola et du pourquoi le Père Noël est rouge et blanc.

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Effectivement, Coca Cola a utilisé le personnage du Père Noël rouge et blanc comme outil de marketing et a participé à le diffuser massivement. Mais, malgré la légende urbaine, Coca Cola n’est pas à l’origine de l’image rouge et blanche du Père Noël. Bien d’autres compagnies en ont profité avant eux.

Outre le fait d’être un outil de marketing, une marchandise en soit, Le Père Noël est considéré comme un agent de socialisation important pour les enfants puisqu’il permet de les initier à des pratiques de base dans notre société capitaliste, comme la consommation. Non seulement cela, mais on pourrait même dire qu’il participe à la fétichisation de la marchandise.  En réalité, par qui sont fait les cadeaux?

Hum…pas par des lutins joyeux qui chantent.

Attention Attention ici, l’esprit de Noël se fracasse contre une vitrine de la rue Ste-Catherine!! Nous entrons dans le cœur de notre réflexion qui fait mal!!!!!

Les enfants qui demandent des cadeaux ne se rendent pas compte que, souvent, les cadeaux qu’ils reçoivent sont fabriqués par des travailleurs exploités, parfois même des enfants. Ou encore, que ces cadeaux sont vendus dans des magasins à rayons où les travailleurs, bien qu’occupant un poste à temps plein, doivent recevoir des paniers de Noël afin d’avoir un Noël décent. Au contraire, les enfants pensent que ce sont de joyeux lutins, bien traités, qui les fabriquent à l’aide de deux-trois coups de marteaux et d’une formule magique.

En fait, le mythe du Père Noël occulte la réalité de notre société de consommation. Il exerce une séparation entre le processus de production de la marchandise et ses conditions réelles de fabrication. Dans ce contexte, ni l’exploitant (l’enfant qui demande un cadeau pour Noël), ni l’exploité (l’enfant ou le travailleur qui fabrique ce cadeau dans des conditions d’exploitation) ne sont conscients de la position qu’ils occupent dans le rapport de production. On fétichise donc la marchandise en l’associant au bonheur, à l’euphorie (pensez aux éclats de rire d’un enfant qui déballe le cadeau tant attendu, pensez à son sourire éclatant) alors que la réalité de production de cette marchandise est loin de ces sentiments.

Bon prenez une respiration…Nous le savons, ça fait mal! Chantez trois « Jingle bells » et cela passera.

Ça pourrait être pire. Nous pourrions aussi vous parler des rennes du Père Noël qui transportent supposément les cadeaux. En apparence, c’est un transport tout ce qu’il y a de plus écologique. Alors que dans la réalité, le transport des marchandises, à l’aire de la mondialisation des marchés, est un énorme producteur de gaz à effet de serre. Ce transport nécessite, entre autres, des bateaux cargo utilisant du pétrole, pétrole qui dans son processus d’extraction ou de transport risque d’occasionner des déversement pétrolier, qui, à son tour, bouleverserait l’écosystème fragile faisant fondre la calotte glacière, noyant en bout de ligne les rennes et les lutins, laissant le Père Noël sans abri échoué sur une banquise à la dérive.

Ho! Ho! Ho! Joyeux Noël!!

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Acheter ou ne pas acheter un toutou de Flash Mcqueen?

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Dans cette catégorie d’articles, nous verrons comment la conscience de notre socialisation et de notre fabrication en série peut foutre en l’air les moments les plus simples de la vie quotidienne.

 

17h10. Maman entre dans le métro Berri-UQÀM au coin des rues Ste-Catherine et Berri.  Elle descend les escaliers en trombe. Son pouls s’accélère car elle se dirige vers LA vitrine de toutes les tentations, celle de la librairie le Parchemin.  La vitrine laisse pourtant croire à tout sauf à une librairie.  Plusieurs espaces vitrés répartis sur une longueur inimaginable nous montrent des bijoux, des décorations, des lampes, des truffes au chocolat et des jouets pour enfants à perte de vue.

Ici, il est important de mentionner que maman est une récidiviste compulsive en sevrage.  Chaque fois qu’elle passe devant cette vitrine, la tentation est trop grande et elle achète un jouet pour fiston. Cette fois-ci, elle est déterminée à ne pas fléchir.  Tout le courage du monde se loge dans son pas décidé.   La voilà sur la route des supplices.  Elle est maintenant devant la première vitrine.  Elle voit des livres pour enfants plein de couleurs, de textures et qui n’ont presque plus rien d’un livre.  « Ha, un livre des planètes.  Hey, est-ce que j’ai appris les planètes à mon enfant? Non, nous allons régulièrement à la bibliothèque. J’en trouverai bien un là-bas. Bon, tout va bien, je résiste » se rassure-t-elle.

Puis, elle aperçoit des peluches de singe, de tigre, de chien, de grenouille et de lion.  Maman passe alors en revue dans sa tête tous les toutous de fiston.  Ouf, elle doit se ressaisir.  Il a tout de même au moins 52 toutous. Forte, elle continue son chemin.  Apparaissent alors les casse-têtes, les jeux -3, +3, +8, -5 divisé par trois égal 56.  Bon.  Elle se sent lentement envahir par la paranoïa du « suis-je un bon parent ».  Son discours intérieur la condamne en tant que mère : « Prends-tu le temps de jouer avec ton enfant?  Tu rentres tard de travailler.  Est-ce que tu le rends heureux? »

C’est exactement au moment précis où maman est dans cet état de vulnérabilité totale que son regard se voit attiré vers la couleur rouge et la texture moelleuse d’une auto à l’effigie de Flash Mcqueen, le principal protagoniste du film de Cars. Aussitôt, des sueurs froides l’envahissent. Elle revoit la tête de son petit lorsqu’elle lui avait amené une surprise quelques jours auparavant. Tentant de deviner, il demanda si c’était un toutou FlashMcqueen. Devant la chaudière de petites grenouilles sauteuses que maman lui a tendu avec fierté, il a feint d’être content.  Elle le savait néanmoins déçu.

Il faut dire que chez son petit, depuis un an, c’est une idée fixe. « Flash Mcqueen » est l’un des premiers mots compliqués que fiston a prononcé distinctement.

crédit photo: Jessy Luke

Maman est alors prise d’un remord : celui d’avoir souvent amorcé la sieste de l’après-midi de fiston par un visionnement des petits films de Cars tout en se disant qu’elle suivait les conseils de la psychologie enfantine en permettant à son enfant d’avoir une routine. Mais comment a-t-elle pu être assez naïve pour penser que cela n’aurait aucune incidence? Oui, elle l’avoue, elle encourageait sa dépendance en le soumettant, dans un demi-sommeil, à un martellement quotidien de cette marque « aime Flash Mcqueen »!!!

Comment maman n’a pas pu songer au fait que fiston aurait des amis à la garderie qui partagent ce même intérêt précoce, voire cette dévotion pour cette auto humanisé. « Maman, Ryan lui, il a un lit Flash Mcqueen. » « Maman, Émile il aime Flash Mcqueen, comme moi. » Ou encore, que d’autres adultes significatifs ne verraient pas d’autres options, voulant acheter un jouet pour un garçon, que de lui offrir un objet promotionnel de Flash Mcqueen.  « Maman, mamie m’a acheté une auto Flash Mcqueen.» « Maman, papa m’a amené voir le spectacle de Flash Mcqueen. » Même marraine, la fidèle amie de maman, n’a pas pu lui acheter autre chose que le film de Cars lorsqu’elle l’a amené chez Archambault Noël dernier.  Marraine a dit alors à maman, toute penaude : « J’aurais bien voulu lui acheter d’autres choses!  Je lui montrais plein de beaux films d’auteurs pour enfants.  Il ne démordait pas! En plus, il était tellement content.  Il m’a dit plein de fois « je t’aime marraine! ». »

AHhhhhhhhhhhhhhhhhh maman aussi veut transmettre du bonheur à fiston!

Notre malheur, celui de marraine et de maman, réside dans le fait que nous savons que ce bonheur est un bonheur préfabriqué, en série, éphémère, inassouvissable, qui occasionne de l’exploitation et des contrôles sociaux.  Bref, un Ostie de faux-besoin!  Marcuse, sort de notre conscience! C’est là que nous nous en voulons d’être des sociologues!  Même si nous avions voulu sauver fiston de ce guet-apens commercial, nous n’aurions pas pu.  Des experts en marketing travaillent d’arrache-pied afin que fiston associe bonheur à Flash Mcqueen.  Les produits dérivés pleuvent dans les endroits les plus divers. À l’épicerie, la pharmacie, dans le métro, sur la route, etc. Partout nous retrouvons des autocollants, boîtes à lunch, draps, pantoufles, sacs de couchages, petites culottes, téléphones, autos, casse-têtes, livres jeux, crayons, brosses à dents, serviettes, gâteaux, parapluies, coffres à jouet, sofas, lits de Flash Mcqueen et plus encore.  Bref, un enfant pourrait littéralement vivre sa vie dans un univers de Flash Mcqueen.  Imaginez, il y a même un film!  Ah oui, nous avions oublié, c’est d’abord et avant tout un film!

C’est incroyablement fascinant de constater l’efficacité de cette culture de masse qui dicte notre inconscient collectif. Pourquoi parler de culture plutôt que de consommation? Tout simplement parce que cette consommation n’est pas seulement associée à la culture matérielle, à ce que fabrique l’humain en vivant en société. Cette consommation fait partie intégrante et est soutenue par la culture immatérielle car elle est  associée à des normes, des valeurs, des croyances telles que le bonheur, le plaisir, l’extase, la comparaison sociale et même l’identité sociale.

Comment expliquer que, dans un CPE de Montréal multiethnique et accueillant des enfants de milieux sociaux variés, tous les garçons de 3-5 ans tripent, capotent, ne se peuvent plus de ne plus se pouvoir de FLASH MCQUEEN autre que par le fait qu’il y a une uniformisation des valeurs? Par les publicités et les produits dérivés, les enfants, ces consommateurs prescripteurs, sont amenés inconsciemment à scander en chœur : Je, tu, il, nous aimons, donc nous sommes, Flash Mcqueen. Les parents et adultes, quant à eux, consommateurs acheteurs, sont contraints d’entrer dans la danse afin de faire plaisir aux enfants et d’éviter l’exclusion sociale. Nous, vous, ils aiment Flash Mcqueen, donc nous sommes uniformément Flash Mcqueen. Encore une fois, nous pouvons constater que l’individu moderne, voire postmoderne, supposément émancipé et libre s’avère en fait fabriqué en série.

Nous pouvons vivre toute la puissance de cette uniformisation lorsque nous essayons d’intéresser les enfants à d’autres objets, jouets, films, livres, toutous qui ne sont pas à l’effigie de Flash Mcqueen ou tout autre produit dérivé issu de cette culture de masse tel que Spider man, Toy story, Dora l’exploratrice, Diego, Princesses de Disney, Bratz, Barbie etc.

« J’aurais bien voulu lui acheter d’autres choses!  Je lui montrais plein de beaux films d’auteurs pour enfants.  Il ne démordait pas! En plus, il était tellement content.  Il m’a dit pleins de fois « je t’aime marraine! ».

En tant que parents ou adultes cela demande un effort, du temps, de l’énergie. Ce n’est pas accessible facilement. Il faut se déplacer au FIFEM, trouver le site de l’ONF, les boutiques spécialisés ou inventer, innover, trouver des jouets et des activités éducatives et ludiques (n’oublions pas qu’ils doivent être bio-équitables). Après avoir déniché ces perles rares, tout n’est pas gagné. Il faut maintenant susciter l’intérêt de l’enfant « Regarde Fiston, comme elles sautent les petites grenouilles. C’est le fun! Allez essaies pour voir… » et entretenir l’engouement sans l’aide de la publicité, de tous les produits dérivés et des agents consommateurs multiplicateurs que sont les amis, la famille et les connaissances. Il est donc inévitable que, vaincu par la fatigue et les obstacles, le parent succombe parfois à la facilité et le confort que procure le bonheur instantané de remettre un toutou Flash Mcqueen à sa progéniture.

Ce soir là, devant la vitrine, maman n’a pas faiblit. Elle n’a pas acheté la peluche. Fiston n’a donc pas eu le droit à son bonheur instantané.

crédit photo: Jessy Luke

 

La déception fut cependant de courte durée car maman, fatiguée, a mis un dvd de Dora l’exploratrice pour occuper fiston pendant qu’elle préparait le souper. Après tout, nous sommes fabriqués en série….

Marraine et maman

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