La parentalité: un travail de Sisyphe

Cette semaine, une mère se culpabilise car ses enfants sont parfois tannants.  Voici son cri du cœur. 

Mesdames les docteures sociologiques, aidez-moi.

Mes enfants sont tannants et j’ai peur que ce soit de ma faute. J’ai tellement fait de choses dangereuses pour leur santé, pendant mes grossesses, pendant l’accouchement, et depuis leur naissance ! […]  J’en ai lancé des appels à l’aide sur Facebook. On m’a donné plein de bons trucs. Comme de sourire, de chanter, de transmettre ma joie de vivre à mes beaux bébés. De couper le chocolat, les oignions. De les sortir plus qu’une fois par jour. De pratiquer le 5-10-15 – parait que ça marche en 3 nuits ! […]  Je termine avec deux agissements criminels. Heureusement que vous avez accepté de respecter mon anonymat. Parce que j’ai peur de ce qui va suivre.  […]  La première chose : nous habitons en ville. Avons une toute petite cours et pas de piscine. J’ai donc mis au monde des enfants du smog. […]  La deuxième chose : il arrive que mes enfants écoutent un film à la télé. J’ai même déjà mis mon bébé devant un « Bébé Einstein » parce qu’il était tellement demandant que je n’avais pas réussi à cuisiner un souper depuis des mois. […] J’en suis malade. J’ai des amies qui ont de petites filles si sages qu’elles n’ont jamais ressenti le besoin de les mettre devant un film. Ce sont elles, les images. Sages comme des images. Leurs mères, elles, elles l’ont l’affaire!

Pourquoi pas moi?!
Maman disjonctée

Nous avons fait une adaptation libre de cet appel au secours.  Pour lire la lettre au complet (ça vaut la peine!), cliquez ici. 

crédit photo: Jessy Luke

 

Bonjour Maman disjonctée,

Vous avez raison de nous écrire car vous n’êtes pas seule dans votre situation.   La représentation de l’enfant et de la parentalité s’est transformée depuis les années 70.  L’éclatement de la structure familiale traditionnelle et l’essor de la technocratisation, médicalisation et psychologisation du social (sortez ces mots dans un souper de famille et nous, en tant qu’expertes du social, vous garantissons beaucoup de crédibilité) ont contribué à une responsabilisation, voire une culpabilisation parentale. Les pédopsychiatres, psychologues, pédagogues, psychanalystes, pédiatres, éducateurs psyhopédagogique, conseillent, exigent, prédisent et se contredisent concernant le développement psycho-affectif-cognitivo-moteur-érotico-machin de votre enfant-projet.  Et plus récemment, nous pourrions ajouter à cette liste de professionnels les sages-femmes et les tenants du modèle médical holistique qui ont l’apparence de douces alternatives à la médecine occidentale mais qui n’en constitue pas moins un discours d’expert.

Afin de vous aider à éduquer votre enfant, tout ces savants-experts envahissent la télévision, la radio, les librairies, les journaux, les magasines, internet et, au final, les conversations quotidiennes et votre chambre à coucher.  Maman disjonctée, vous l’avez bien intégré dans votre discours : « On m’a donné plein de bons trucs. Comme de sourire, de chanter, de transmettre ma joie de vivre à mes beaux bébés. De couper le chocolat, les oignions. De les sortir plus qu’une fois par jour. De pratiquer le 5-10-15 – parait que ça marche en 3 nuits ! »

La parentalité se transforme donc en métier pouvant être appris dans lequel il est possible de faire figure de bon élève ou… de cancre. 

En fonction des normes et des valeurs déterminées par ces experts, qui deviennent de véritables entrepreneurs de morale au sens où Howard S. Becker l’entend, nous pouvons maintenant évaluer le savoir-être et le savoir-faire d’un bon et d’un mauvais parent, les compétences et les aptitudes à maîtriser. On ne naît plus parent, on le devient.  Et comment? En suivant les conseils des experts. Le parent devient le principal interlocuteur de ces discours d’experts. Il se les approprie et culpabilise lorsqu’il ne respecte pas leur prescription garantissant un enfant sain.  Vous reconnaissez-vous?

Donc si votre enfant-projet ne fonctionne pas, ce n’est pas que les experts sont dans le champ, c’est le parent qui a mal exécuté les recettes magiques des experts.  Dans la version longue de votre lettre, vous confessez moult petites dérogations aux conseils des experts comme le fait que vous ayez accouché à l’hôpital en position semi couchée en jaquette bleue, sans musique zen.  Honte à vous.

Votre enfant  est« tannant »? C’est votre métier de parent qui est au banc des accusés.  Vous êtes recalée.

crédit photo: Jessy Luke

Saviez-vous que des cours de parentalité sont disponibles?  Aux États-Unis, le STEP (systématique training of effective parenting) est fréquenté par trois millions de parents par année.  Suite à ces cours, vous pourrez transformer votre petit diable en un enfant heureux, en santé, ayant confiance en soi, qui coopère, qui prend ses responsabilité et surtout, qui est aimant et aimable. Vous pouvez même poursuivre ce projet en groupe, à l’image des rencontres Tupperware, grâce à l’École des parents du Québec qui vous permettra, par le biais de jeux de rôles, de mises en situations, de sociodrames et de visites d’experts conseils, de régler vos problématiques familiales.

Et pourquoi pas un permis pour être parent?  Vous rigolez?  Et bien sachez qu’aux États-Unis, certains experts (tel que le psychiatre Jack Westman) ont même proposé que les parents soient contraints d’obtenir un permis gouvernemental pour élever leurs enfants. Imaginez les tests!!! Est-ce que votre enfant est capable de s’endormir seul?  10 points.  Est-ce qu’il veut prêter ses jouets?  Un autre 10 points.  Est-ce qu’il est propre avant deux ans et demi?  10 points de plus.  Il mord ses ami(e)s à la garderie? 10 points de démérite.  Il n’est pas capable de découper avec des ciseaux en suivant une ligne?  Un autre 10 points de démérite et suspension de votre permis pour 6 mois.

À quand un show de téléréalité ou les mauvais parents sont soumis au ballotage par les enfants?  Bientôt sur nos ondes : Parents Académie!  Des experts et des vedettes tels que Julie Snyder ou Véronique Cloutier (dépendamment si la diffusion se fait sur les ondes de TVA ou de Radio-Canada) donneront des cours à des parents qui auront d’abord passé des auditions. Le Doc Mailloux, Dr Julien et Jacynthe René (auteure du livre « Respirer le bonheur ») pourraient constituer le panel des juges!  Les parents en danger passeraient des épreuves spectaculaires de changement de couche, d’allaitement et pourquoi pas, d’accouchement sans épidurale!  Le tout commenté en direct par nos pseudo experts. Un peu de sérieux Docteures socio.

Tout ceci nous amène à voir que, dans notre société postmoderne, le parent est considéré comme un risque pour son enfant. 

Vous avez fait des choses dangereuses pour leur santé pendant votre grossesse et votre accouchement? Rassurez-vous, depuis les années 70 et l’avènement du droit de l’enfant, il existe un filet social pour gérer les risques occasionnés par les mauvais parents.  Alimentés par ces discours d’experts, par les normes et valeurs déterminants le bon et le mauvais parent, les travailleurs sociaux, professeurs, éducateurs/éducatrices de CPE et les agents des institutions gouvernementales se donnent comme mission de pallier aux lacunes parentales et ainsi prémunir voire guérir les enfants d’un développement psycho-affectif-cognitivo-moteur-érotico-machin déficient.

Nous tenons à vous féliciter pour votre courage d’avoir exposé ici vos difficultés.  Normalement, les parents souffrent en silence, isolés, et pensent qu’ils sont les seuls mauvais parents du monde. Alors que c’est faux. Comme vous, fabriqués en série, les parents postmodernes sont plusieurs à culpabiliser concernant leurs compétences parentales. Nous vous invitons donc à relâcher cette pression sur votre moi. Certes, cette pression est bien réelle. Nous l’avons vu, il y a un contrôle social formel et rigide qui s’effectue par le biais des experts psy et par les agents du filet social. Vous n’êtes cependant pas la seule à vivre ce contrôle social et à suivre les prescriptions des experts. D’autres parents, comme vous, suivent les normes prescrites. De sortes qu’ils exercent eux aussi, une pression sur vous. Ainsi, vos pairs, qui, selon leurs dires, ont des enfants sages, viennent renforcer votre sentiment d’incompétence parentale et légitimer le contrôle social des experts.

Si le contrôle social est bien réel et concret, la possibilité de correspondre aux modèles, normes et valeurs proposés par les experts, elle, reste virtuelle et abstraite.

Toutes ces belles théories de l’éducation promulguées par les experts et professionnels ne tiennent pas compte des obstacles sociaux (pauvreté, monoparentalité, conciliation travail/famille, coparentalité, stress, etc.) et donc de la réalité concrète des parents chargés de les mettre en application. Qui plus est, le modèle culturel de l’enfant projet et celui du parent compétent, puisque multiple, contradictoire et constamment renouvelé au gré des modes ou des découvertes scientifiques des experts, place le parent dans une quête incessante de performance, un vrai travail de Sisyphe.

Voulez-vous connaître le comble de l’ironie? De toute manière,  malgré tous vos efforts, vos enfants finiront un jour par consulter un expert psy-quelque chose qui leur dira : « c’est de la faute de tes parents ».

Courage.

Docteures socio.

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