Des pressions sur moi

3

Cette catégorie nous permet de réaliser un de nos plus grands fantasmes.  Depuis le début de nos longues études universitaires en sociologie (hey, une partie de notre duo a mis cinq ans pour faire sa maîtrise, donc longue est un euphémisme), nous nous questionnons sur l’absence de cette science dans l’univers clinique.  Avec toute cette psychologisation du social, tous ces psy, et ici nous parlons de psychologues, psychanalystes, psychiatres,  psychothérapeutes, psychopathes (heu non, pas ça… quoi que?) coachs de vie, thérapeutes, psychopraticiens,  psycho-spirituels (oui, oui, ça existe et on ne résistera pas à vous en parler un jour…) qui nous centrent sur notre moi profond et nous amènent à penser que nous sommes seuls dans notre malheur, nous croyons qu’il serait plus qu’important de rappeler que nous sommes fabriqués en série et que ce malheur est partagé par des milliers, voire des millions de personnes.  Tous ces problèmes qui sont attribués à l’individu sont souvent le reflet de choix de société. C’est exactement ce que nous nous proposons de démontrer.

Nous procédons donc à l’ouverture officielle de cette clinique sociologique que nous appelons affectueusement:  «Venez donc vous asseoir sur notre futon».  Nous en profitons pour vous inviter à nous écrire afin de nous faire parvenir les problèmes personnels qui vous habitent.  Vous pouvez même nous mettre au défi (nous adorons les défis!) de vous prouver que ce problème qui vous apparaît individuel est en fait un problème social.

Et bien, quel succès, déjà une lettre anonyme à laquelle nous nous empressons de répondre pour votre plus grand plaisir!

Avertissement, la clinique sociologique n’a pas pour mission de régler vos problèmes mais de vous outiller afin de comprendre que vous n’êtes pas seuls responsables de votre moi (profond, bien entendu).

crédit photo: Jessy Luke

Bonjour docteures socio,

Je n’arrive pas à être heureuse. Je ne sais pas pourquoi,  je veux toujours plus,  toujours mieux. Je pleure sans cesse et particulièrement depuis une semaine.   Je suis performante au travail, j’ai pleins d’ami(e)s,  un couple du tonnerre, une tonne de passe-temps, je consomme équitable, prends des omégas 3, vais au gym trois fois semaines, fais du yoga.  Pourtant, depuis une semaine, je ne dors plus. Je suis fatiguée. Tout me semble plate.  Tellement plate.  On dirait que j’attends seulement que le temps passe.  Plus rien n’a de sens.  J’ai vu mon médecin et elle dit que je suis en dépression et veut me mettre en arrêt de travail.  Je le vis comme la fin du monde.  Pourquoi est-ce si difficile?

Madame Workoolique

Bonjour madame Workoolique,

Vous avez raison de nous écrire car vous n’êtes pas la seule dans cette situation.  En effet, la dépression est vue comme l’épidémie du siècle.  Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, en 2010, les troubles dépressifs représentaient la deuxième source en importance du fardeau mondial de la maladie.  Les médias l’ont bien compris.  Dans les magazines, les tests afin de savoir si nous sommes en bonne santé mentale foisonnent.  On nous donne des conseils sur comment gérer notre stress et dépister les symptôme de la dépression.  On nous prescrit de la luminothérapie, des exercices, une saine alimentation et la consommation d’omégas trois (félicitation d’ailleurs).  Voici quelques titres d’articles qui se surpassent dans leur approche de la dépression.

  • Le facteur incubateur : la dépression touche les gens de tout âge, même les enfants et les bébés. L’article démontre que le fait qu’un bébé soit placé en incubateur augmente le facteur de risque qu’il développe une dépression et ce, même à l’âge adulte.

Cet enjeu est tellement majeur, qu’au Québec, le gouvernement a même mis en œuvre une campagne de sensibilisation : La dépression, c’est plus fort que soi, c’est une maladie .

Mais pourquoi autant de gens qui souffrent?  Qu’est-ce qui fait si mal?  Et bien, c’est encore une fois votre MOI.

Vous nous dites: «Je fais une dépression?»  Nous vous prescrivons Ehrenberg.

Ehrenberg est un sociologue (bien entendu!) français (on ne peut pas tout avoir!) visionnaire qui a théorisé ce phénomène social dans les années 60.  Celui-ci s’intéresse au lien qui serait susceptible d’exister entre la société et le mal-être de l’individu actuel, matérialisé par la dépression.  Les années 60 ont ébranlé les préjugés, traditions, entraves, bornes qui  structuraient la vie de chacun (exit l’Église, le modèle unique de la femme au foyer ou celui du père pourvoyeur, la job à vie, le modèle de famille nucléaire et la retraite assurée). Attention,  pour lui la confusion ne se situe pas dans la perte de repères mais dans le fait qu’il y en ait maintenant trop. Il parle ici de repères multiples (nouvelles sagesses philosophiques ou religieuses, programmes télévisuels destinées à donner un sens, le livre le secret, les livres sur le moment présent, le tantrisme, etc.).  L’individu s’est émancipé, mais à quel prix?

Vous dites:  «Je n’arrive pas à être heureuse. Je ne sais pas pourquoi, je veux toujours plus, toujours mieux». Nous répondons: « Comment arriver à être soi quand nous pouvons être tellement de choses?  Le projet n’est jamais achevé, la perfection inatteignable. »  Exemplifions.  À la télévision, un reportage mentionne le passage à Montréal d’un grand metteur en scène.  Vous vous dites alors:  «Mais je ne vais pas assez souvent au théâtre. Pourtant j’aime ça.  Je ne suis plus moi-même, je me suis perdue.»  Ensuite, vous allez sur Facebook.  Un de vos amis a fait un voyage de ski dans les Alpes.  Mais vous n’avez jamais fait un tel voyage!  Pourtant, vous avez deux jambes et plein de courage.  Qu’a t-il de plus que vous?  Qu’attendez-vous pour aller faire du ski dans les Alpes?  Et le Pilates?  Et les cours de photos?  Et le «pole dance»? Et la famille?  Et les cours du petit dernier?  Et votre investissement dans le comité de parents?  Et votre régime que vous vous étiez promis de faire?  Vous ne prenez pas soin de vous! Les médias vous suggère cette maxime:  Je rêve donc j’agis!  Alors agissez!! Et ainsi de suite, tous les jours de votre vie.

crédit photo: Jessy Luke

Vous dites:« je suis fatiguée, tout me semble plate,  plus rien n’a de sens.» Nous vous répondons que le droit de choisir sa vie et l’injonction à devenir soi-même placent l’individualité dans un mouvement permanent. Vous avez l’impression que si vous n’allez pas au théâtre, si vous ne faites pas un voyage en ski ou un cours de photo,  c’est de votre faute.  C’est un manque d’implication dans votre principal projet: être vous-même. En fait, la dépression nous instruit sur notre expérience actuelle de la personne, car elle est la pathologie d’une société où la norme n’est plus fondée sur la culpabilité et la discipline mais sur la responsabilité et l’initiative.

« Fatigués et vides, agités et violents, bref, nerveux, nous mesurons dans nos corps le poids de la souveraineté individuelle » (Ehrenberg, 1998).

Vous dites: « Mon médecin veut me mettre en arrêt de travail, je le vis comme la fin du monde. »  Nous répondons: « Les médicaments existent pour vous permettre de reprendre le plus rapidement possible votre émancipation.» Mais de ce paradoxe et de cette médicalisation du social, nous en reparlerons.

Nous vous souhaitons courage madame Workoolique.  Et rappelez-vous, vous n’êtes pas seule car nous sommes fabriqués en série.

Docteures Socio.

N’hésitez pas à nous suivre et à venir commenter sur notre page Facebook https://www.facebook.com/fabriquezmoienserie

3 comments on “Des pressions sur moi

  1. Je suis franchement contente d’avoir un Bacc en PsychoSociologie de la Communication…car, mon regard ce veut plus élargi…Les Unités proposent une fabrication en série sur une base de Double Mind ;)…Le Bonne-Heure devient In-acces-cible SELON NOS CARACTÉRISTIQUES DE MAMI-FER so-si-All!!!

    Alors, le moi, le ça et les autres…recherche le bonheur dans l’Effet…ce qui est le moteur de notre civilisation…Alors, tout les (e)Sti-Mûl-hihihihi…contribuent à l’effritement des liens sociaux…le tis-sus social, genre le 1% des Super Moi…

    Bravo mes Dames pour ce blogue qui questionne bien l’être en relation, Les loups sont un modèle parfais d’une sociale…Reconnaître sa place en fonction de ses habiletés et non pas des attentes individuelles d’un Gros Moi (Employeur, Père, Mère, Profs, etc…) qui veut combler ses Besoins Individuels.

  2. Karouane Patine dit :

    Beaucoup de pressions et provenant de tellement de sources différentes. Et la majorité d’entre elles sont générées par l’effet « oeuf ou la poule »… ce qui rend la chose encore plus tordue car on se sent encore plus piégé par la situation. Belle (ou devrais-je dire photoshopée), bonne, performante, sans faille ni faiblesse, sollicité et sur sollicitée, en contrôle de soi-même, contrôle de ce que l’on dit et comment on le dit car l’impact ne sera pas le même et parce que cela pourrait avoir un effet négatif si pas dit exactement de la façon que cela devrait être dit, etc.

    Comment on fait pour sortir de l’engrenage et de se sentir bien, belle, intègre, en paix avec soi-même tout en se sentant contributive pour son prochain et sa communauté?

  3. utopia24 dit :

    Merci pour cette clinique virtuelle!
    Pour ma part bien que je sache que c’est une pression de la société, depuis que j’ai pris pas mal de poids dans les dernières années, je suis obsédée par celui-ci (tiens l’autre nuit j’ai rêvé qu’une petite fille me traitait de grosse, je lui pitchais une brique et le prince William venait s’en mêler!).
    Ensuite je sais que les modèles de beauté ne sont pas réalistes, je sais que même si je me mets en forme je ne perdrai pas nécessairement du poids, mais tout cela me déprime.
    Et ensuite je me culpabiliser de me culpabiliser (la belle affaire!). Merci pour ce blogue!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s