Alerte à la pandémie actuellement en vigueur: le trouble de l’irresponsabilité sociale et environnementale

En tant que Doc socio, nous avons le devoir d’informer la population lorsqu’une pandémie associée à un trouble social se répand. Il nous apparaît donc primordial d’alerter nos lecteurs qu’il existe une réelle menace concernant l’avenir de l’humanité.

Soyez alertes! Observez-vous et portez une attention particulière dans les prochaines semaines aux comportements de vos proches.

Si les signes et symptômes de ce trouble se manifestent, ne prenez pas de chance et consultez un médecin. Il en va de la santé de tous.

Trouble de l’Irresponsabilité Sociale et Environnementale (TISE)

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Définition du trouble

L’irresponsabilité sociale et environnementale est un trouble cognitif qui amène l’individu à se dissocier des risques de ses actions, des décisions politiques et de la production industrielle. L’individu est convaincu de faire partie d’un système sur lequel il n’a pas de contrôle et dans lequel il est interchangeable. L’individu développe donc de multiples stratégies d’évitement afin de se déresponsabiliser individuellement et collectivement.

Origine du trouble

Ironiquement, ce trouble prend racine à l’époque moderne au moment même de la naissance de la citoyenneté et de l’apparition des démocraties occidentales. Dieu est mort. C’est maintenant aux citoyens de prendre en charge leur devenir politique et d’intervenir sur la nature. Étant donné que l’humain et la nature ne sont plus déterminés par une force extérieure, l’individu peut utiliser la nature à des fins de progrès, de développement et d’émancipation collective. Le monde se désenchante. Il est possible de calculer, de contrôler et de créer la nature par l’entremise de la science et de la technologie. C’est pourquoi, durant les trente glorieuses, un vent d’optimisme semble souffler sur nos sociétés occidentales. C’est le rêve de la société de loisirs et de bien-être.

L’idylle est cependant de courte durée.

Dès 1972, le Club de Rome, un regroupement de scientifiques, est l’un des premiers à nommer les limites de la croissance et les risques inhérents à la société capitaliste industrielle. C’est l’éveil écologique. Le citoyen prend conscience que les ressources naturelles, dont principalement le pétrole, sont épuisables et que les industries produisent des effets sur l’environnement. C’est cependant en 1986, année de l’explosion nucléaire de Tchernobyl, que sonne le glas du dogme de l’optimisme technologique. Cet accident démontre que les industries peuvent créer des désastres écologiques à grande échelle et ce d’une manière irréversible.

Force est de constater que l’individu-moderne-citoyen-émancipé de la modernité avancée produit lui-même les dangers et les risques auxquels il doit faire face. Ce n’est plus la nature ou Dieu qui sont responsables des vicissitudes (sècheresses, animaux et insectes nuisibles, maladies infectieuses, etc.) mais l’humain qui les crée par l’industrie et le développement économique (pluies acides, pollutions, explosions nucléaires, déversements pétroliers, réchauffement climatique, Organisme Génétiquement Modifié, etc).

Au Canada et au Québec, l’alerte scientifique contribue à l’apparition de groupes environnementaux tels que Greenpeace et les Amis de la terre. Ces groupes vulgarisent les discours scientifiques et participent à la diffusion médiatique des problèmes environnementaux. Les valeurs liées à l’environnement s’institutionnalisent. Dans les années 1980, c’est, entre autres, l’apparition du fameux bac vert dans nos écoles, des règlements concernant la gestion des déchets industriels et des amendes remises aux citoyens jetant des papiers sur la place publique. Nous pourrions penser que l’individu-moderne-citoyen-émancipé redevient individu-moderne-citoyen-émancipé-responsable en prenant en charge collectivement les risques environnementaux qui, rappelons-le, sont sa création. Ce serait alors omettre de parler d’une réalité matérielle historique importante : le triomphe de l’idéologie néolibérale et son corolaire, la mondialisation économique.

Dans les années 1990, des accords de libre échange se mettent en place et les multinationales deviennent plus puissantes que les États nations. Conséquemment, nous assistons à une vague de dérèglementations et à une croissance industrielle exponentielle sans frontières. Ce qui veut dire que l’individu-moderne-citoyen-émancipé-responsable a beau élire démocratiquement un gouvernement ou faire pression sur celui-ci par le biais de mouvements sociaux, il n’en reste pas moins, que ce sont les industries multinationales qui, au nom de leur droit au profit et de la création d’emplois, contrôlent et créent réellement la nature. C’est ce qu’on appelle le « déficit démocratique ».

L’individu-moderne-citoyen-émancipé se voit dépossédé de la nature ainsi que des finalités de la science et de la technologie. Celles-ci ne sont plus au service de l’émancipation citoyenne mais servent les intérêts des actionnaires industriels. L’individu-moderne-plus-vraiment-citoyen-plus-vraiment-émancipé ne décide plus des orientations collectives. Il est invité, en tant que travailleur et consommateur, à participer à la productivité du développement économique et même, à défendre celui-ci afin de conserver son emploi et son accès à la consommation.

Par les médias, l’individu-moderne-plus-vraiment-citoyen-plus-vraiment-émancipé devient aussi spectateur des débats, ou des pseudos débats, scientifiques, ou pseudo-scientifiques, concernant les réels enjeux environnementaux. Face à la multiplication des discours « scientifiques » instrumentalisés par les différents acteurs sociaux (groupes environnementaux, partis politiques, mulitinationales, lobbys, éditorialistes etc.) comment l’individu-moderne-plus-vraiment-citoyen-plus-vraiment-émancipé peut s’assurer de détenir la bonne information afin de prendre une décision éclairée? Après tout, est-ce que le réchauffement climatique existe vraiment? Y-a-t-il des risques reliés aux OGM? Est-ce que les bélugas sont en sécurité si un Pipeline traverse le fleuve St-Laurent?

Dans ce contexte de déficit démocratique et d’incertitudes scientifiques, l’individu-moderne-plus-vraiment-citoyen-plus-vraiment-émancipé a tendance à se replier sur lui-même et à se concentrer sur sa réalisation de soi et son bonheur individuel, seuls éléments sur lesquels il a l’impression d’avoir réellement du pouvoir. Par la montée populaire de l’empowerment et de la pensée « positive », il en vient à entonner des mantras gandhiens tels que « le véritable changement part de soi », « je suis responsable des limites que je me fixe », « je peux être ce que je veux, il suffit d’y croire » etc.

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C’est ainsi que l’individu-moderne-plus-vraiment-citoyen-plus-vraiment-émancipé n’est plus-vraiment-responsable et que le trouble de l’irresponsabilité sociale et environnementale devient pandémique. Afin de pouvoir continuer à vivre tout en se déresponsabilisant, l’humain met en place individuellement ou collectivement des stratégies d’évitement.

 

Stratégies individuelles d’évitement (SIE TISE)

Cynisme ambiant:

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État d’esprit qui consiste à considérer que toute forme d’entreprise de changement social est vouée à l’échec, que l’exercice politique est un cirque, que les acteurs politiques et les acteurs de changement social sont des êtres corrompus qui ne pourront que reproduire le système en place de toute façon. Alors aussi bien prendre les choses avec légèreté et se divertir avec la société du spectacle.

 

Signes et symptômes du cynisme ambiant :

Le premier signe est lorsque l’individu se met à dire « Moi, la politique ça ne m’intéresse pas ». Il peut souvent être accompagné de manifestations suivantes :

  • Faire du « trolling » sur les statuts Facebook à caractère politique.
  • Écrire dans ses statuts Facebook ou dans des commentaires « Y m’énarve ».
  • Avoir voté plus souvent pour une émission de téléréalité comme « La voix » que dans une urne électorale.
  • Partager des memes de Justin Trudeau en pectoraux.
  • Participer à des quiz afin de savoir quels personnages d’Harry Potter nous sommes ou des sondages pour savoir dans quel sens mettons-nous le rouleau papier de toilette.
  • S’acheter un chandail YOLO
  • Rire des manifestants qui se font poivrer en disant « C’est à eux de ne pas aller manifester, moi je suis au restaurant présentement et le seul poivre que j’ai est celui que je mets dans mon spaghetti lol ».

 

Rationalisation de soi et aveuglement volontaire:

danger-mensonge-aveuglement_article_largeLa rationalisation de soi est l’art de déformer un comportement irresponsable afin de lui donner un sens et de le rendre cohérent avec le récit que l’individu se fait de lui-même. Combiné au cynisme ambiant, cette stratégie d’évitement se transforme en aveuglement volontaire de ses propres pratiques. Comme le dirait feu Ulrich Beck, l’individu agit ainsi en sa propre absence. Il agit physiquement mais sans agir moralement ou politiquement. L’être a donc une relation blanche avec son action. La rationalisation de son action dépend davantage d’un désir de réalisation de soi que des conséquences de cette action sur la réalité matérielle et sociale.

Signes et symptômes de la rationalisation de soi

  • Justifier un voyage dans un tout inclus par des arguments comme : « J’ai travaillé fort cette année, je mérite une pause » ou par « Si j’avais les moyens, je me paierais des vacances écotouristiques mais étant donné que j’ai un char et mon condo neuf à payer, je ne peux m’offrir que ce type de vacances ».
  • Justifier l’achat d’un repas chez McDonald par le fait que c’est du « confort food » et que cela nous rappelle notre enfance.
  • Justifier le fait de manger des fraises et/ou du foie gras à l’année parce que nous sommes des épicuriens.

 

Stratégies collectives d’évitement: (SCE TISE)

 

 Positivisme technologique

positivismetechnologiqueCette stratégie d’évitement collective consiste à considérer que la science et la technologie vont avoir réponse aux risques environnementaux. Il n’est donc pas nécessaire d’être critique par rapport au système économique qui produit les risques, de revendiquer, de s’informer ou de modifier nos politiques. Mieux vaut investir, capitalisme vert oblige, dans les technologies et les recherches scientifiques qui développeront de nouveaux produits permettant de solutionner des problèmes sociaux et environnementaux.

Signes et symptômes du positivisme technologique

  • Subventionner une étude qui permet de prouver que de petites éruptions volcaniques pourraient ralentir les changements climatiques.
  • Démontrer dans un épisode de « Diego » qu’il est possible d’enrayer les conséquences d’un déversement pétrolier avec des splash de mains dans l’eau et une seule personne munie d’un aspirateur à pétrole.
  • Miser sur la voiture électrique comme réponse aux problématiques du transport.
  • Créer des hormones synthétiques pour les couples infertiles afin de contrer les dommages collatéraux des hormones synthétiques créés pour limiter la fécondité.

 

Capitalisme vert

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Suite aux nombreuses alertes scientifiques concernant la finitude des ressources énergétiques et à la critique issue du mouvement environnementaliste est apparu un discours proposant le verdissement de l’économie et des technologies. Les formes les plus connues de ce discours, le « développement durable » et la « croissance verte », ont été promulguées par des institutions internationales de prestige telles que l’OCDE, le PNUD, l’ONU et même l’OMC.

Dans les faits, la critique environnementale a permis aux entrepreneurs de développer de nouveaux marchés, de nouveaux produits et services « verts », « durables », leur permettant d’augmenter leurs productions et de séduire de nouvelles clientèles cibles tels les bobos qui, sensibles à la critique environnementale, se gargarisent dans leur individualisme expressif en achetant des marchandises et technologies « éco-bio-vert-écolo » leur permettant ainsi de rationaliser davantage leur consommation. La stratégie d’évitement provient du fait que ce discours oblitère de remettre en question le système économique et ses fondements : la croissance et le développement productiviste. Il s’agit d’une fuite vers l’avant des responsabilités collectives, un « donnez au suivant » aux générations futures des problèmes occasionnés par le développement de produits qui n’ont souvent plus rien de durables sauf leur « label ».

Signes et symptômes du capitalisme vert

Désinformation

media-3Les discours se multiplient sur la place publique. Le développement des transports et des communications ont décuplé la vitesse à laquelle l’information circule et surtout, la quantité d’informations disponibles. Nous pourrions croire que l’individu-moderne-plus-vraiment-citoyen-plus-vraiment-émancipé-plus-vraiment-responsable est, au moins, informé et comprend en profondeur les enjeux sociaux et environnementaux qui l’entoure. Nous pourrions également penser que son irresponsabilité provient d’un choix informé. Ce serait cependant ignorer le fait que pour pouvoir sélectionner, comprendre et utiliser de manière réfléchie cette mer d’informations,  l’individu doit posséder des clés de compréhension et des informations préalables. Il est impossible de s’improviser expert d’un sujet en quelques clics.

Prenons un citoyen qui s’intéresse aux changements climatique. Une simple recherche sur Google peut semer la confusion dans son esprit par la présence d’informations contradictoires. Par exemple, le citoyen pourrait visionner des vidéos sur youtube allant de David Suzuki, scientifique et activiste écologique, qui souligne les dangers des changements climatiques à Jim Inhofe, président républicain de la commission du sénat des États-Unis, chargé de l’environnement et auteur du livre : Le plus grand des canulars : comment la conspiration du réchauffement climatique menace notre futur, brandissant une boule de neige devant le sénat, prouvant ainsi que la terre ne se réchauffe pas.

La désinformation ne se résume pas seulement à la multiplication des informations, elle concerne aussi les propos mensongers, la fabrication de semi-vérités et bien entendu la manipulation lexicale. Le choix des mots n’est pas anodin. A titre d’exemple, lorsque les élus et les journalistes qui leur font écho choisissent d’utiliser le terme « boycott » au lieu de « grève étudiante » ce n’est pas simplement une bataille linguistique et juridique qui prend place sur la place publique, mais une question idéologique de définition de la réalité.

Nommer les choses, c’est les faire exister.

En fait, le « boycott » réduit le droit et l’accessibilité à l’éducation à une question de consommation individuelle, l’école étant vu comme un produit. Le « boycott » remet aux poubelles de l’histoire le droit collectif à l’éducation et le rôle des luttes étudiantes dans les changements sociaux. Il dénigre de plus, ceux et celles qui tentent de se responsabiliser collectivement et donc d’enrayer la pandémie du TISE.

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Pour sélectionner et comprendre les informations, le citoyen doit maitriser des connaissances historiques, géographiques, linguistiques, politiques, économiques et scientifiques complexes. Or, paradoxalement dans notre société occidentale l’érudit ou l’intellectuel sont des figures dévalorisées. Dans les médias, elles sont associées aux « pelleteux de nuages » ou à des gens dangereux dont il faut se méfier. Au fond, c’est le « gros bon sens » qui triomphe, c’est-à-dire ce que monsieur madame tout-le-monde ressentent à l’intérieur d’eux-mêmes et qu’ils ont vus à la télévision.

Cette stratégie d’évitement collective s’avère être un cercle vicieux puisque moins le citoyen est informé, moins il réalise la petitesse de son savoir, moins il est prudent et critique dans l’utilisation de celui-ci et moins il agit de manière responsable plus il contamine les autres autour de lui du TISE.  L’individu-moderne-plus-vraiment-citoyen-plus-vraiment-émancipé-plus-vraiment-responsable n’est donc plus vraiment informé.

Signes et symptômes de la désinformation

  • Utiliser l’expression « rigueur budgétaire » au lieu « d’austérité ».
  • Utiliser des firmes de communication pour rédiger des discours d’élus.
  • La convergence médiatique qui amène une uniformisation des articles qui sont dans l’actualité.
  • Un maire qui affirme que les intellectuels et les environnementalistes nuisent à l’économie.
  • L’existence de Radio X.
  • La dévalorisation des connaissances générales (sciences humaines, littérature, philosophie…) au profit d’une vision utilitariste de l’éducation et son arrimage au marché du travail.
  • Associer systématiquement la contestation sociale à la violence, la radicalisation et à l’insécurité.
  • Nous cherchons d’autres exemples de symptômes à saveur humoristique mais force nous est de constater que la désinformation et le TISE ne nous font pas rire surtout si nous projetons un futur hypothétique calqué sur le film « Idiocracy » où la population ne comprend pas le fait qu’aucune végétation ne pousse alors qu’elle utilise du Brawndo (genre de Gatorade) pour arroser les champs.

Une histoire de Noël

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En tant que parents et sociologues nous sommes confrontés à un grand dilemme à Noël. Devrait-on dire à notre enfant que les cadeaux sous le sapin ont été déposés par le Père Noël? À l’approche de Noël, nous vous invitons à partager nos délires et réflexions à ce sujet. Nous vous le promettons, notre discussion s’amorcera en douceur. Cependant, nous vous avertissons, la finale risque d’être « trash ». Les âmes vierges ne voulant pas remettre en question le sacré de Noël sont donc priées de s’abstenir de lire notre billet.

Puisqu’il offre des cadeaux, nous pourrions dire que le Père Noël a pour fonction sociale de renforcer les liens et de pacifier les rapports sociaux.

Bon, vous sortez vos grands mots de sociologues…

Oui, et en plus, attention, on va faire du « name dropping ».

Permettons-nous de reprendre la thèse célèbre du don/contre-don de Marcel Mauss. Celui-ci observe que dans toutes les sociétés où existe la propriété privée, il y a une dynamique liée au don. Lorsque l’on reçoit un cadeau (c’est le don), nous sommes liés à la personne qui nous a donné ce cadeau et nous sentons, en retour, le besoin de faire un cadeau d’une valeur semblable (c’est le contre-don). Cette dynamique solidifie les liens sociaux créant des « contrats » entre les personnes qui s’offrent des cadeaux.

Un peu comme les enveloppes brunes du parti libéral!?

Euh…oui si vous voulez. En fait, offrir un cadeau est un geste pacifique. Il a comme objectif de faire plaisir à la personne qui recevra le cadeau (c’est pas toujours réussi mais ça, c’est une autre histoire!! Nous avons tous plusieurs souvenirs  de pantoufles en phentex et de chandails horribles qui nous hantent). Notez ici qu’une personne étant soupçonnée de nous avoir offert un cadeau « cheap » annule immédiatement le contrat du don/contre-don . Ceci dit, cette règle est de nous. Mauss n’a jamais parlé de cadeau« cheap ».

Mais là, c’est le Père-Noël qui offre des cadeaux! Il me semble que les enfants ne sentent pas qu’ils doivent lui offrir un cadeau en échange!

Ce serait, selon Jacques Godbout (Bam! Un autre nom qui vient de tomber), une des fonctions du Père Noël. Ce dernier libère notre enfant de la dynamique du don/ contre-don. Comme les cadeaux proviennent du Père Noël, l’enfant ne ressent pas le besoin d’offrir un cadeau de valeur semblable à celui-ci (sauf des biscuits et du lait : ce qui est plus comme un pourboire, pour boire ahahahahaha bon notre calembour est « cheap », nous en convenons, donc pas besoin de nous en faire un en retour).

Cependant, même si notre enfant ne donne pas de contre-don au Père Noël, est-ce qu’il est vraiment libre dans le principe contractuel? Ne doit-il pas offrir quelque chose en retour au Père Noël? Que doit-il faire pour s’assurer d’avoir des cadeaux?

 (Tous en cœur) Et bien il doit être sage voyons!!

Et oui, il doit avoir un bon comportement pour être sur la liste des enfants sages. Le Père Noël libère peut-être l’enfant de la logique du don contre-don mais il semble l’enfermer dans une autre logique. Une logique morale du bien et du mal. En tant que parents (honte à nous!), nous instrumentalisons le Père Noël comme moyen de pression sur l’enfant afin qu’il reste sage. Nous faisons ici l’hypothèse que le Père Noël est un outil de contrôle social qui permet d’inculquer et de maintenir des comportements moralement acceptables chez les enfants. Il est fréquent, surtout à partir du mois de novembre, d’entendre la fameuse phrase : «  Attention, si tu n’es pas sage, le Père Noël va le savoir et tu n’auras pas de cadeau. ».

À savoir si c’est un contrôle social efficace, ça resterait à vérifier. Il est rare de voir que des enfants n’ont réellement pas eu de cadeaux de Noël parce-qu’ils n’ont pas été sages (L’avez-vous déjà fait? Honte à vous encore dans ce cas! Parents indignes!). Le Père Noël, après tout, est un personnage généreux et bon enfant. Dans sa grande miséricorde, tout le monde obtient un cadeau.

Or, en participant au mythe du Père Noël, nous participons tous à l’uniformisation des comportements et à la socialisation de base à la société capitaliste parce que la récompense au bon comportement est, après tout, une marchandise. Le père Noel n’apprend-il pas aux enfants à devenir de bons consommateurs?

 Bon vous allez nous parler de Coca Cola et du pourquoi le Père Noël est rouge et blanc.

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Effectivement, Coca Cola a utilisé le personnage du Père Noël rouge et blanc comme outil de marketing et a participé à le diffuser massivement. Mais, malgré la légende urbaine, Coca Cola n’est pas à l’origine de l’image rouge et blanche du Père Noël. Bien d’autres compagnies en ont profité avant eux.

Outre le fait d’être un outil de marketing, une marchandise en soit, Le Père Noël est considéré comme un agent de socialisation important pour les enfants puisqu’il permet de les initier à des pratiques de base dans notre société capitaliste, comme la consommation. Non seulement cela, mais on pourrait même dire qu’il participe à la fétichisation de la marchandise.  En réalité, par qui sont fait les cadeaux?

Hum…pas par des lutins joyeux qui chantent.

Attention Attention ici, l’esprit de Noël se fracasse contre une vitrine de la rue Ste-Catherine!! Nous entrons dans le cœur de notre réflexion qui fait mal!!!!!

Les enfants qui demandent des cadeaux ne se rendent pas compte que, souvent, les cadeaux qu’ils reçoivent sont fabriqués par des travailleurs exploités, parfois même des enfants. Ou encore, que ces cadeaux sont vendus dans des magasins à rayons où les travailleurs, bien qu’occupant un poste à temps plein, doivent recevoir des paniers de Noël afin d’avoir un Noël décent. Au contraire, les enfants pensent que ce sont de joyeux lutins, bien traités, qui les fabriquent à l’aide de deux-trois coups de marteaux et d’une formule magique.

En fait, le mythe du Père Noël occulte la réalité de notre société de consommation. Il exerce une séparation entre le processus de production de la marchandise et ses conditions réelles de fabrication. Dans ce contexte, ni l’exploitant (l’enfant qui demande un cadeau pour Noël), ni l’exploité (l’enfant ou le travailleur qui fabrique ce cadeau dans des conditions d’exploitation) ne sont conscients de la position qu’ils occupent dans le rapport de production. On fétichise donc la marchandise en l’associant au bonheur, à l’euphorie (pensez aux éclats de rire d’un enfant qui déballe le cadeau tant attendu, pensez à son sourire éclatant) alors que la réalité de production de cette marchandise est loin de ces sentiments.

Bon prenez une respiration…Nous le savons, ça fait mal! Chantez trois « Jingle bells » et cela passera.

Ça pourrait être pire. Nous pourrions aussi vous parler des rennes du Père Noël qui transportent supposément les cadeaux. En apparence, c’est un transport tout ce qu’il y a de plus écologique. Alors que dans la réalité, le transport des marchandises, à l’aire de la mondialisation des marchés, est un énorme producteur de gaz à effet de serre. Ce transport nécessite, entre autres, des bateaux cargo utilisant du pétrole, pétrole qui dans son processus d’extraction ou de transport risque d’occasionner des déversement pétrolier, qui, à son tour, bouleverserait l’écosystème fragile faisant fondre la calotte glacière, noyant en bout de ligne les rennes et les lutins, laissant le Père Noël sans abri échoué sur une banquise à la dérive.

Ho! Ho! Ho! Joyeux Noël!!

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Un enfant, un enfant ce n’est pas une raison pour se faire mal!

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Crédit photo: Jessy Luke

Dernièrement, nous avons reçu ce courrier d’une lectrice qui est présentement dans un processus de procréation assistée.  Nous vous arrêtons tout de suite avant que vous vous imaginiez assister en public à une scène sexuelle.  Si c’est ce qui vous intéresse, nous vous proposons un article brillant, complet et doté d’une touche d’humour savoureuse sur le fétichisme en trois temps ! Pour ce qui est de ce billet, calmez-vous les hormones et sachez que la procréation assistée n’a presque rien de sexuel.  En fait, il s’agit plutôt de la branche de la médecine qui assiste techniquement les couples ou les femmes seules qui veulent procréer et qui sont considérées physiquement ou socialement infertiles. Avant de pénétrer le sujet complètement, voici le courrier de notre lectrice.

Chères Doc socio,

Voici la raison de ma consultation.  Je suis une femme de 34 ans et je suis en couple avec une autre femme depuis 4 ans.   J’ai une carrière et mon couple est stable.  Nous sommes prêtes à avoir un enfant.  Il y a un an et demi, nous nous sommes donc dirigées dans une clinique de fertilité.  Après plusieurs essais en insémination avec stimulation ovarienne et donneur de sperme (dix, ce qui est au-dessus de la moyenne et entraîne un diagnostique d’infertilité inexpliquée), nous n’avions toujours pas de résultat positif.  

J’ai accepté de prendre des hormones pour améliorer mes chances mais après coup, nous avons réalisé que les hormones participaient à me rendre infertiles.  Le médecin m’a donc orienté vers la fécondation in vitro dite naturelle car je ne répondais pas bien à la stimulation ovarienne.  Même si le processus est considéré comme naturel, il faut prendre plusieurs hormones quelques jours avant la ponction de l’ovule, sans compter les multiples prises de sang et échographies intra-vaginales journalières pour observer l’évolution de l’ovule.  Comme il n’y avait qu’un ovule à ponctionner, l’intervention devait se faire à froid. Lorsqu’on m’a présenté les étapes de cette dernière, l’infirmière avait éludé la question de la douleur associée à la ponction. Quand j’ai mentionné mon inquiétude face à la douleur de l’intervention, l’infirmière m’a gentiment rappelé que c’était toujours moins douloureux qu’un accouchement.

Je suis entrée en contact avec des femmes qui avaient vécu la ponction ovarienne afin d’avoir plus d’informations.  J’ai ainsi appris que celle-ci peut être très très douloureuse. Dans mon cas, l’ovule prenait son temps et je devais prendre encore plus d’hormones.  J’ai très mal réagi à celles-ci.  Je ne pouvais plus manger et j’étais tellement étourdie que je peinais à sortir du lit.

Ma conjointe et moi, nous avons finalement abandonné le processus de FIV avant même la ponction d’ovule.  Les infirmières insistaient afin que nous poursuivions la FIV arguant qu’il ne me restait que peu de jours à subir ces effets secondaires et que cela pouvait mener à une grossesse mais je n’en pouvais plus. Aujourd’hui, je me sens coupable et en deuil.  Et toutes ces femmes qui y parviennent ?  Je manque de courage ?  Cet abandon est-il aussi l’abandon du projet d’avoir un enfant ?  Aidez-moi. 

 EX-FIVette

Bonjour Ex-FIVette,

Vous avez raison de nous écrire car vous n’êtes pas seule. Nous sommes et nous voulons tous et toutes nous fabriquer en série et parfois cette fabrication, surtout à l’ère de la culture moderno-occidentalo-post-industrialo-techniciste-capitaliste-programmée de la bébéologie, s’avère laborieuse et nécessite l’intervention d’ingénieurs spécialisés détenant un savoir technique et scientifique sur celle-ci. D’où la PMA, la Procréation Médicalement Assistée que l’on pourrait aussi appelée, selon votre courrier, la Pas Mal Amochée.

Vous n’êtes pas seule à être infertile

En fait, le phénomène d’infertilité est très fertile (selon l’Association des obstétriciens et gynécologues du Québec, au Canada, de 10% à 15% des couples sont infertiles. C’est donc dire que près d’un couple sur six connaîtra l’infertilité).

Qui plus est, l’étiquette d’infertilité dont vous avez été affublée est de plus en plus répandue.

Pour faire une histoire courte, sachez qu’actuellement, pour la médecine, il y a un diagnostic d’infertilité lorsqu’un couple n’a pas réussi à concevoir un enfant après un an de relations sexuelles régulières sans contraception. Au cas où un lecteur était en train de se dire : » Hey ça fait un an que j’ai des relations sexuelles sans contraceptions. J’ai la chlamydia, la gonorrhée, le sida mais toujours pas d’enfant. Est-ce que je suis infertile? » Rajoutons donc à cette définition l’élément qu’il faut que ces relations sexuelles aient eu lieu avec le même partenaire sexuel.

Dans votre cas Ex-FIVette,  nous espérons ne pas vous apprendre qu’avoir des relations sexuelles sans contraceptions, avec votre partenaire sexuelle, n’est pas la solution pour faire un enfant !   –  Pour les couples homosexuelles et les femmes seules, nous parlons plutôt à priori d’une infertilité sociologique qui peut se doubler d’un diagnostic d’infertilité biologique. Bref, beaucoup de hic.

Plusieurs facteurs sont avancés par les experts pour expliquer les hausses statistiques de l’infertilité: la pollution, la présence d’hormones dans l’eau et la nourriture, etc.  Les cliniques de fertilité expliquent surtout l’augmentation des couples infertiles par le fait que le désir d’avoir des enfants survient de plus en plus tard dans nos sociétés industrialisées. En effet, il semble que les couples attendent les conditions idéales afin de fomenter un projet d’enfant : former un couple stable, terminer les études et amorcer leur carrière respective. Ce déplacement du calendrier des naissances[1] engendre un paradoxe puisque de plus en plus de femmes veulent avoir des enfants vers l’âge de 30 ans alors que les dispositions biologiques à la reproduction déclinent à partir de ce même âge.

Tic tac tic tac tic tac TIC TAC TIC TAC

L’entendez-vous ce TIC TAC de l’horloge biologique ? Celle-là même qui accentue l’urgence de votre désir de vous reproduire et ce, que vous soyez en couple ou non?

Un enfant si je veux, quand je veuxhumpas tout le temps

« Il n’est plus question de se soumettre à « l’état de nature » : L’état normal pour un couple devient celui de la non-conception, et c’est la conception qui doit être décidée. » (Dayan, Trouvé; 2004; p.28)

Avoir un enfant n’est plus une fatalité relevant de la nature ni une obligation comme dans les sociétés traditionnelles.  Avec l’avènement de la contraception, la baisse de l’influence de l’Église, la libération de la femme et l’individualisme moderne, avoir un enfant est devenu un projet de réalisation de soi. Pour en savoir plus sur l’importance de la réalisation de soi dans notre société, vous pouvez consulter un billet brillant, complet et doté d’une touche d’humour savoureuse intitulé « Des pressions sur moi ». 

La dissociation entre la sexualité et le fait d’avoir un enfant amorcée par l’avènement des méthodes contraceptives efficaces et exacerbée par les techniques de reproduction médicalement assistées, laisse croire que la reproduction est parfaitement prévisible et contrôlable.  Elle devient un projet qu’il suffit de planifier et, surtout, qui est accessible à pratiquement tout le monde[2] y compris les individus ou couples qui ont des limites biologiques et/ou sociologiques.

Voici la raison de ma consultation.  Je suis une femme de 34 ans et je suis en couple avec une autre femme depuis 4 ans.   J’ai une carrière et mon couple est stable.  Nous sommes prêtes à avoir un enfant. 

À trente-quatre ans, alors que vous avez une stabilité amoureuse et professionnelle et que vous êtes à l’âge limite de votre déclin de fertilité, il est donc tout à fait normal pour vous de vouloir avoir un enfant dans les plus brefs délais.  Dans ce contexte, ne pas réussir à concevoir un enfant peut être vécu comme UN ECHEC (insérez ici un effet sonore d’écho caverneux) à votre projet de réalisation de soi. C’est à ce moment là qu’entre en jeu la médecine et les différents acteurs institutionnels de la PMA qui permettent aux couples et femmes seules de poursuivre ce projet afin d’atteindre LA RÉUSSITE (insérez ici un effet sonore de chants angéliques annonçant un miracle). 

Permettons-nous ici une petite digression. L’expression populaire « tomber enceinte » nous semble quelque peu vétuste. Nous proposons de la transformer en « réussir à être enceinte par choix ». 

Bienvenue dans la cour des miracles où les soutanes sont remplacées par des sarraus, les églises par des cliniques, les bancs de prières par des étriers et l’hostie par des « osties » d’hormones. Tout se passe comme si, faisant face aux limites de la nature et à l’impatience de réaliser son projet de soi ici et maintenant, la patiente s’en remet à l’autel de la science et de la médecine. Cette même médecine qui a étendu son champ d’expertise et d’influence dans tout un univers social. Ce phénomène se nomme la médicalisation du social. Pour en savoir davantage sur celui-ci, nous vous invitons à consulter le billet brillant, complet et doté d’une touche d’humour savoureuse intitulé « Le culte de la minceur un phénomène de taille« .

Aujourd’hui, je me sens coupable et en deuil.  Et toutes ces femmes qui y parviennent ?  Je manque de courage ?  Cet abandon est-il aussi l’abandon du projet d’avoir un enfant ?  Aidez-moi. 

Pourquoi vous vous sentez coupable?
La PMA: un processus dont vous êtes l’héroïne

La PMA recèle un rapport social inégalitaire, d’un côté les professionnels de la santé qui croient posséder les connaissances, les techniques et compétences afin de pouvoir intervenir dans votre désir d’enfant et de l’autre, vous, la patiente, profane, qui ne possède pas de telles connaissances. Ce qui vous oblige à vous en remettre à la médecine. Or, le discours tenu par les cliniques de fertilité tend à laisser l’autonomie aux patients et patientes en matière de décision.

Comment prendre des décisions aussi lourdes de conséquences sur votre santé en ne comprenant que quelques bribes de discours technico-scientifico-hyperspécialisés? Certes, vous pouvez tenter de maîtriser le langage et la vision techniciste de la PMA, l’intérioriser, discuter avec vos pairs sur des forums de discussion et vous « comprendre »:

 » Je suis au jour 9 post IAD et j’ai des pertes rougeâtres, est-ce que ce serait lié à la nidation qui a lieu entre le jour 5 et le jour 10 post IAD? « 
 » Je suis en FIV-Stim et j’ai pris du Gonal-F 300IU du jour 2 ou jour 6 de mon cycle et aujourd’hui, au jour 16, j’ai seulement quatre follicules de 15mm. Je désespère!! »
« Qui est-ce qui a fait une FIV-DO?  J’ai deux embryon stade quatre et un stade trois, est-ce que c’est normal que le transfert se fasse au jour 5 post-ponction? »

Malgré l’apparente maîtrise du langage scientifique, vous n’en serez pas plus des médecins. Par conséquent, votre compréhension ne peut demeurer que sommaire. Alors, comment les professionnels de la santé peuvent vous amener à faire des choix éclairés? Mise à part le vocabulaire technique, le langage commun entre vous et les médecins, ce sont les chiffres, les statistiques. En effet, les études faites sur la PMA démontrent que les statistiques jouent un rôle prépondérant dans la prise de décision des patients et patientes. C’est ce que la sociologue Doris Chateauneuf nomme la logique proposition-décision. Cette logique comporte deux pôles: le pôle proposition qui est attribué aux médecins, cliniciens et spécialistes, qui à la lumière de leurs connaissances, dressent un éventail de possibilités médicales qui s’offrent aux couples ainsi que le pôle décision où, dans le cas d’un couple, il s’agit de trouver un terrain d’entente sur une limite commune concernant les traitements (Jusqu’où irons-nous?).

Admettons que vous avez 34 ans et que le médecin vous propose des inséminations intra-utérines avec donneurs. Ce dernier vous dit que vous avez plus ou moins 12% de chances de réussite. Voulez-vous augmenter ce score à 20%? Et bien, vous pouvez stimuler votre corps avec ces « Brand  new hormones » qui vous permettront d’ovuler plus d’une ovule à la fois. Après six essais, vous avez 80% de chances de « réussir à être enceinte par choix » en plus de ce magnifique cadeau symbolique, soit l’impression d’être proactive dans votre projet de réalisation de soi et donc, dans votre désir d’enfant. Attention cependant!  Dans six mois, vous aurez 35 ans et vos statistiques changeront en conséquence. Pensez-y!

Tic tac tic tac tic tac TIC TAC TIC TAC

Vous décidez donc, car c’est vous qui prenez la décision dans ce processus dont vous êtes l’héroïne, de choisir l’option qui semble la plus efficiente, celle qui augmente votre score au palmarès de la fertilité: les hormones.

Imaginons maintenant qu’après ces six essais, le miracle se fait encore attendre. Que faites-vous? Vous retournez à la clinique. Le médecin ou la médecin vous conseille alors une autre sorte d’hormones qui vous permettront d’augmenter vos chances. Après dix essais, cela ne fonctionne toujours pas. C’est le moment, pour le ou la médecin de vous proposer la Fécondation In Vitro qui elle, vous aidera à atteindre le 30% de chances. Encore ici, il y la possibilité d’opter pour la FIV stimulée (avec hormones) et dans ce cas-là c’est près de 48% de chances que vous avez de tomber enceinte.

Alors que pour vous, patiente impatiente, votre objectif est, selon notre propre expression, de « réussir à être enceinte par choix » le plus rapidement possible en réalisant des choix pour améliorer vos statistiques, l’objectif des cliniques de fertilité est de traiter le plus grand nombre de patients, d’améliorer le taux de succès des techniques utilisées et donc, paradoxalement, leurs statistiques. Vous baignez donc dans un univers de chiffres et de statistiques.

Dans le temple de la fertilité, vous êtes une statistique

En clinique de fertilité, la relation médecin-patiente est loin d’être humaine. Les médecins sont dans une approche centrée sur le résultat et croient en leur science. Dans leur domaine, ils voient une multitude de cas parfois très lourds.  C’est pourquoi les études démontrent qu’une banalisation des procédures, examens et traitements de fertilité s’opère, surtout lorsqu’il y a un diagnostic d’infertilité inexpliquée (ce qui est votre cas).  Il y a une dissociation entre le processus de reproduction et toutes les autres dimensions de la vie de la patiente.  Les médecins vont proposer des traitements qui auront un impact dans la vie quotidienne des patientes sans mentionner, considérer ou souligner cet impact potentiel. Sont omis ici, par exemple, le fait que la PMA nécessite une gestion des absences au travail liée aux multiples rendez-vous médicaux (parce que vous avez attendu d’avoir une carrière avant de travailler à votre réussite d’avoir des enfants par choix), qu’elle occasionne parfois des problèmes de santé pour les patientes et qu’elle peut s’avérer très douloureuse comme vous nous l’avez exprimé.

Lorsqu’on m’a présenté les étapes de cette dernière, l’infirmière avait éludé la question de la douleur associée à la ponction. Quand j’ai mentionné mon inquiétude face à la douleur de l’intervention, l’infirmière m’a gentiment rappelé que c’était toujours moins douloureux qu’un accouchement. Je suis entré en contact avec des femmes qui l’avaient vécu afin d’avoir plus d’informations.  J’ai ainsi appris que la ponction peut être très très douloureuse. Dans mon cas, l’ovule prenait son temps et je devais donc prendre encore plus d’hormones.  J’ai très mal réagi à celles-ci.  Je ne pouvais plus manger et j’étais tellement étourdie que je peinais à sortir du lit.

Vous éprouvez des craintes? Votre vie sexuelle est bouleversée? Votre couple traverse des difficultés? Vous ne pouvez plus vous absenter du travail? Vous vivez difficilement les effets secondaires des hormones (troubles du sommeil, de l’appétit, constipation, anxiété, perte de libido, prise de poids…)? Vous avez envie de pleurer lorsque, pour la 10e fois, le test de grossesse est négatif et que vous entrez dans le bureau du médecin pour rejouer au jeu des propositions-décisions? Retenez-vos larmes et veuillez vous diriger dans le couloir B, à la deuxième porte à gauche pour le service psychologique.  N’oubliez pas cependant de prendre rendez-vous à la réception.

Cette situation peut apparaître tout à fait normale dans notre société industrielle où la bureaucratie, la division du travail social et l’approche biomédicale[3] sont acceptées et valorisées au nom de l’efficacité et de l’objectivité. Il n’en demeure pas moins que lorsqu’elle accompagne un acte doté d’une signification aussi humaine que celle que de reproduire l’espèce, la froideur et la distance peuvent être d’autant plus difficiles à soutenir, et ce, même si l’infirmière peut être « ben ben fine ».

Ce n’est donc pas nécessairement une question de courage ni une question de personnalité. Cela s’inscrit dans un système. Ceci dit, vous n’êtes pas la seule femme qui, devant la lourdeur de l’intervention de la FIV, décide de mettre un terme au processus.  Dans plusieurs études, on parle du « parcours de la combattante » pour faire référence aux démarches et interventions liées à celle-ci.  Au final et pour continuer à parler le langage statistique, sachez que seulement 24% des patientes qui s’engagent dans la FIV se rendent jusqu’à une grossesse (Chateauneuf; 2011).

Les professionnels de la santé ainsi que les patients et patientes semblent avoir une foi inébranlable en la médecine et le progrès, alors qu’il n’est aucunement prouvé que ceux-ci seront à la hauteur de leurs promesses.  Tout n’est que possibilités et calcul de ces possibilités. Outre les statistiques, le processus d’implantation de l’embryon demeure inexpliqué.  Il n’est pas certain que si vous aviez été au bout de la FIV, poursuivi votre souffrance physique, vous auriez obtenu le résultat escompté. Or, aucune  justification médicale aurait pu expliquer cet ÉCHEC (insérez ici un effet sonore écho caverneux). Qui plus est, le procédé de la FIV n’est peut-être pas le seul qui ferait de vous une mère. L’insémination intra-utérine sans hormones pourrait peut-être finalement porté fruit mais sur une plus longue période de temps. Ce qui, avouons-le, ne cadre pas dans votre TIC TAC TIC TAC ni dans les objectifs d’efficience de la clinique de fertilité.

Crédit photo: Jessy Luke

Crédit photo: Jessy Luke

L’infertilité: un risque scientifique

Vous voilà à faire confiance en des techniques pour lesquelles la science montre des défaillances en matière de maîtrise de la nature. Ceci illustre parfaitement la théorie de la société du risque développée par le sociologue Ulrich Beck selon laquelle le risque provenant jadis de la nature (dans ce cas-ci, le risque associé à « tomber enceinte ») a été intégré dans une logique industrielle et scientifique de contrôle (le développement des contraceptifs oraux). Les risques sont donc maintenant produits par l’industrie. Bien que les instruments scientifiques que nous possédons pour l’instant ne nous permettent pas de le prouver hors de tout doute, les hormones provenant des contraceptifs ont pollué les eaux et la nourriture, ce qui a possiblement augmenté le taux d’infertilité de la population. Dans cette logique industrielle, la science et le développement technologique sont devenus tautologiques (tel notre blogue). Elle sont la source, la mesure et la solution des risques.

D’autant plus que j’ai accepté de prendre des hormones pour améliorer mes chances mais après coup, nous avons réalisé que les hormones participaient à me rendre infertiles.

Il n’est pas anodin qu’une prise d’hormones occasionnent des « effets secondaires » et donc d’autres complications de la santé qui requièrent à nouveau des interventions et traitements médicaux y compris des médicaments. Comme le dit Beck, dans la société capitaliste, les risques sont un réservoir de besoins sans fonds, insatiables, éternels et qui s’autoproduisent. Ajoutons à cela que ces risques génèrent des profits.

Or, tout ceci demeure tabou dans le temple sacré de la médecine. Dans notre société individualiste, la science et la technologie sont peu remises en question. C’est l’individu qui est responsable. C’est pourquoi vous vous sentez coupable de ne pas bien réagir aux traitements, de ne pas être fertile et de ne pas entrer dans les statistiques. 

Nous vous souhaitons, puisque tel est votre désir, de « réussir à être enceinte par choix ». Sachez cependant que le sentiment de culpabilité et la tyrannie de la responsabilité individuelle ne disparaîtront pas avec l’avènement de l’enfant. Au contraire, ils ne feront que croître. Il sera alors temps pour vous de consulter un article brillant, complet et doté d’une touche d’humour savoureuse intitulé« La parentalité: un travail de Sisyphe ».

Courage madame Ex-FIVette. Rappelez-vous que vous n’êtes pas seule car nous sommes fabriqués en série.

Docteures socio.

N’hésitez pas à nous suivre et à venir commenter sur notre page Facebook https://www.facebook.com/fabriquezmoienserie


[1] « Statistique Canada rapporte que le nombre de naissances chez les femmes de plus de 30 ans a connu une hausse importante au cours des trente dernières années : en 1974, les naissances chez les femmes de plus de 30 ans regroupent 20% du nombre total de naissances et en 2005,  près de 50% des naissances.  » (Châteauneuf ; 2011 ; p.65)

[2] Il est à noter que depuis août 2010 au Québec, la plupart des frais liés aux traitements de PMA sont couverts autant pour les couples hétérosexuels, homosexuels que pour les femmes seules.

[3] L’approche biomédicale est une approche scientifique de la médecine qui considère le corps humain comme relevant de la nature et pouvant se traduire par des lois et des coordonnées universels. Elle relève d’une éthiologie spécifique de la maladie : associant une cause à un maux à un traitement spécifique et universel. La principale critique adressée à ce modèle d’étude de la maladie est qu’il ne prend pas en compte les multiples déterminants de la santé autres que biologiques.

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Médiagraphie

BECK, Ulrich, La société du risque: sur la voie d’une autre modernité, Éditions Flammarion, Paris, 2003, 522p.

CHATEAUNEUF, Doris, « Projet Familial, infertilité et désir d’enfants, usage et expérience de la procréation médicalement assistée en contexte québécois », publié dans la revue Enfances, Familles, Générations, n° 15, 2011, p. 61-77

DAYAN, Jacques, TROUVÉ, Corinne, « Désir d’enfant et PMA: quelques aspects sociologiques », publié dans Revue Spirale, Éditions Eres,  2004, no. 32, p. 27-32.

TAIN, Laurence, « Le devoir d’enfant à l’ère de la médicalisation: stigmates, retournements et brèches en procréation assistée« , publiée dans la revue Genre, sexualité et société , no 1, printemps 2009. 

Site Internet de la Clinique OVO, [En ligne] http://www.cliniqueovo.com (page consultée le 08 janvier 2014)

Le culte de la minceur : un phénomène de taille

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Crédit photo: Jessy Luke

Il y a quelques temps, nous avons reçu le commentaire ci-dessous. Nous avons largement mijoté notre réponse (là vous vous dites « c’est mieux d’être bon ») car l’ampleur de ce sujet mérite que nous allions au-delà des apparences et l’approfondissions. Bref, loin de nous l’idée de sombrer dans de maigres propos, des idées-bourrelets pré-construites, des lignes toutes tracées, et de tourner les courbes rondes (Bon, les sociologues délurées sont en feu, est-ce que cela paraît qu’elles ont été à la diète de blogue tout l’été?).

Pour ne pas prendre ce sujet à la légère, nous avons donc pesé des arguments de poids.

Merci pour cette clinique virtuelle!
Pour ma part bien que je sache que c’est une pression de la société, depuis que j’ai pris pas mal de poids dans les dernières années, je suis obsédée par celui-ci (tiens l’autre nuit j’ai rêvé qu’une petite fille me traitait de grosse, je lui « pitchais » une brique et le prince William venait s’en mêler!).
Ensuite je sais que les modèles de beauté ne sont pas réalistes, je sais que même si je me mets en forme je ne perdrai pas nécessairement du poids, mais tout cela me déprime.
Et ensuite je me culpabilise de me culpabiliser (la belle affaire!).

Merci pour ce blogue! (Nous : « Le plaisir est extra-largement partagé »)

utopia24

Bonjour utopia 24,

Tout d’abord, nous voudrions vous remercier pour votre commentaire. Il nous a donné l’idée d’écrire un livre sur la signification sociologique des rêves (la sociologie est sans limites, vous commencez à le comprendre).  Nous en aurions long à dire sur le symbolisme de la brique et du prince William mais le sujet qui nous intéresse ici et qui semble vous préoccuper davantage est celui du culte de la minceur. C’est donc de lui que nous traiterons dans cet article.

Vous vous en doutez bien, vous n’êtes pas la seule à être obsédée par votre poids et à vous dire insatisfaite de celui-ci. Citons ici quelques exemples statistiques.

« Un sondage réalisé en 2007 rapportait que, chez les personnes de poids normal, 62 % des femmes et 44 % des hommes tentent de perdre du poids (SOM et Association pour la santé publique du Québec, 2007). De plus, ce même sondage montre que, pour les répondants, les trois principales causes de la préoccupation excessive à l’égard du poids sont liées à l’image : les images diffusées dans la société (27 %), dans les médias (27 %) et par la mode (14 %). Enfin, une enquête de santé auprès des enfants et des adolescents québécois (Ledoux, Mongeau et Rivard, 2002) a aussi révélé que 35 % des fillettes de 9 ans disaient essayer de perdre du poids et que 60 % des adolescentes souhaitaient avoir une silhouette différente de la leur, quel que soit leur poids. »[1]

Alors non seulement, il y a une large population qui se préoccupe de son poids mais cette préoccupation semble être de plus en plus précoce.

Pourquoi autant de femmes veulent être minces?

Les magazines féminins, les stars et les mannequins sont souvent les premiers cités au banc des accusés lorsque vient le temps de trouver la source de ce culte de la minceur. En est-il ainsi? La réponse est elle aussi simple?

Certes, les magazines féminins font la promotion de la minceur et exhibent des corps auxquels seulement 5% des femmes peuvent correspondre. Comme vous le dites, les modèles de beauté ne sont pas réalistes. Cependant, le fait qu’ils ne soient pas réalistes ne les empêche pas d’exercer une réelle pression sur les consciences féminines. Nous pourrions même affirmer, fidèle à notre blogue-identité, que ces corps émincés sont les moules-modèles de notre fabrication féminine en série. Alors comment sont fabriqués ces modèles? Quels intérêts et fins servent-ils?

Pour qui être mince?

Nous devons en premier lieu comprendre que le culte de la minceur est le socle de toute une industrie. L’industrie de la minceur fait référence non seulement au monde de la mode (vêtements, accessoires, maquillages, magazines, gaines…), mais aussi aux produits amaigrissants (diète, crème, pilule, coupe-faim, tisane), aux produits allégés (yogourt et fromage sans gras, lait écrémé, confiture sans sucre, bacon sans cholestérol, vinaigrette légère, boisson gazeuse 0 calorie…), aux produits pédagogiques valorisant la minceur (livre, vidéo, formation, coach, clinique), aux machines et appareils minceur de tout acabit, aux gyms et programmes sportifs minceur, sans oublier la chirurgie esthétique (liposuccion, « sculptage » du corps)…Ouf! Vous comprenez que nous parlons ici d’une industrie qui génère des milliards de profit. À ce sujet, en écoutant l’émission « Légitime dépense » à Télé-Québec le 13 février dernier,  nous avons appris ceci:  «En 2008,  le marché de l’amaigrissement était estimé à plus de 62 milliards de dollars aux États-Unis, et l’on évalue que le marché mondial de ce secteur d’activité atteindra 624 milliards de dollars en 2014. »[2]

DONC FABRIQUEZ-NOUS MINCE EN SÉRIE C’EST PAYANT!

Pourquoi la minceur dites-vous? 

Est-ce parce-que c’est dans la nature humaine de vouloir être mince?  Vous vous doutez bien que nous ne sommes pas partisanes de cette théorie naturaliste. L’idéal de la minceur n’est pas une réalité atemporelle et universelle.
Un simple exercice historique nous le prouve bien et ce, pas besoin de remonter aux temps immémoriaux où l’homme préhistorique chassait le mammouth puisque Marilyne Monroe, sexe symbole de son époque, portait du 14.  Aujourd’hui, cette dernière serait mannequin pour Addition Elle.
Il existe des modèles culturels non-occidentaux où la minceur n’est pas associée à un idéal féminin de beauté.  Nous pouvons ici citer l’exemple de la Hajba, coutume tunisienne de l’île de Djerba, qui consiste à engraisser les jeunes femmes avant le mariage.  Selon cette coutume, la promise est gavée systématiquement aux 30 minutes pendant 4 à 5 semaines avec du pain trempé dans l’huile, du sucre et des œufs.  De quoi faire retourner Montignac dans sa tombe, et ce, même s’il n’est pas mort!

(Notons entre parenthèses (c’est tellement drôle de faire des parenthèses dans des parenthèses) que cette pratique est mise en péril par un processus d’acculturation et qu’une uniformisation culturelle, exacerbée par les médias de masse, entraîne un changement dans la représentation du corps chez les femmes de l’île de Djerba.)

Dans les cultures traditionnelles comme sur l’île de Djerba, le corps est perçu comme un outil de production qui permet la survie.  Il est jugé en fonction de ses capacités à accomplir une tâche physique  (comprenant les accouchements multiples, les travaux manuels, les déplacements non-motorisés, etc.).  Dans ces circonstances, nous comprenons que l’idéal du corps de la femme et sa richesse se juge en fonction de ses rondeurs. Mais qu’en est-il dans une culture moderne, voir postmoderne, qui ne valorise plus les familles nombreuses, le travail manuel, la force physique et la survie quotidienne?  Dans une culture où les représentations et les techniques dominantes du corps sont l’hexis corporelle de la grande bourgeoisie (une autre expression théorique fortement intéressante que vous pourriez utiliser pour faire fureur auprès de vos convives lors d’un souper en leur expliquant que l’hexis corporelle est la manière de se tenir, de parler, de marcher en lien avec nos façons de sentir et de penser ou quelque chose comme cela, genre…).

C’est à l’aune d’un corps valorisé pour sa forme et son esthétisme que l’idéal de beauté du corps de la femme moderne sera évalué. Esthétisme et forme pouvant être atteint par un travail constant sur son corps, un contrôle de soi ainsi que des gestes de prévention en matière de santé, et cela, tout bourgeois ne se salissant pas les mains par les corvées manuelles et ménagères, jouant au polo, pratiquant l’équitation, l’escrime, maitrisant l’élégance, le maintien et l’étiquette à la table, depuis le 18e siècle et ce, de générations en générations, le sait.

La domination culturelle bourgeoise s’étant institutionnalisée (École, Justice, Médecine, et Journaux : sont toutes des institutions provenant de la culture bourgeoise), l’idéal du corps mince et ferme, en traversant les classes sociales est devenu un objet de désir et d’ascension sociale pour les petits et moyens bourgeois, les classes populaires ainsi que pour la « classe moyenne ». C’est ce que Bourdieu, feu sociologue français, nomme le processus de domination symbolique ou culturelle. Nous voyons ici que la domination de la classe bourgeoise dépasse la domination strictement économique en venant modeler les idéaux et les aspirations des autres classes, y compris celles relatives au corps.

Ici nous pouvons faire un lien direct entre cette domination culturelle et l’un des principaux protagonistes de votre rêve, nous avons nommé le prince William, puisque ces beaux-parents, donc les parents de Kate qui incarne cet idéal de la minceur, sont issus de la haute bourgeoisie. Ouf…quelle perspicacité dans cette lecture onirique!

Quand être grosse est une maladie

Dans notre culture moderno-occidentalo-post-industrialo-capitaliste à domination bourgeoise, l’obésité est une maladie.  Les sacro-saints experts de la santé (dixit le corps médical dans son entier en passant par les médecins, les diététiciens et diététiciennes,  les infirmiers et infirmières, les entraineurs,  les physios, les ergos, etc.), en tant qu’entrepreneurs de morale,  dictent des règles qui permettent de diagnostiquer la maladie.  Ces règles, que nous appelons des normes formelles, sont produites par les institutions et orientent les approches du système de santé.

À partir des années 60, le domaine de la santé prend un tournant important au Québec.  Avec l’avènement du néo-libéralisme, les individus sont de plus en plus responsables de leur vie, de leur réussite sociale, bref, de leur bonheur.  La santé n’est pas en reste.  Dans le discours médical apparait la notion d’habitudes de vie.  Les institutions (liées à la bourgeoisie – devons-nous rappeler encore une fois)  prônent alors la prévention. Celle-ci passe inévitablement par l’adoption de saines habitudes de vie afin de rester en santé.  Sachons que le gouvernement investi une grande partie du budget de la santé dans l’éducation de la population à de meilleurs habitudes de vie (http://www.saineshabitudesdevie.gouv.qc.ca/).

Suivant le diktat des saines habitudes de vie,  il est donc maintenant important de manger les quatre groupes alimentaires, de ne pas fumer, de faire du sport, du yoga, de la relaxation, d’avoir des loisirs, de faire l’amour ( Il parait qu’il faut faire l’amour deux fois par semaine pour être un couple sain)  de prendre des vitamines, de manger bio, d’éviter le gras trans, les OGM, etc.    Vous ne faites pas tout cela?  Vous vous sentez coupable? Pire encore, coupable d’être coupable? Et bien vous êtes, en quelques sortes, un produit de la médicalisation du social.

La médicalisation du social : un contrôle social des experts de la santé

Selon cette approche néolibérale, les individus sont responsables de leur santé.  S’ils sont malades, ils sont coupables de ne pas avoir adopté les saines habitudes de vies prescrites par les experts.   Cette culpabilité que vous ressentez est donc tout à fait normale.  C’est le résultat, le produit de la médicalisation du social où des experts « institutionnalisés » de la santé prescrivent des modes de comportements à suivre pour que chaque individu soit responsable de leur santé. Experts qui sont maintenant partout.  On parle même d’une « santéisation » du social, c’est-à-dire que TOUT mais,  par ce TOUT, nous voulons dire TOUT, devient objet de prescription de santé.  C’est pourquoi, nous retrouvons des médecins dans des émissions de cuisine, dans des livres grands publics et même dans des publicités pour nous vendre toutes sortes de produits.

Quel est le meilleur argument pour vendre des soutiens-gorge?  Dire qu’ils sont recommandés par un médecin, bons pour le dos, ergo-dynamiques et vous permettant de vivre plus longtemps avec une couleur douce pour les yeux prévenant ainsi des taches cornéennes survenant chez 30% des femmes de plus de 75 ans et surtout,  améliorant votre silhouette grâce à des capteurs intégrés qui vous font faire de l’exercice sans même que vous vous en rendiez compte!  Parlez-en à votre médecin! En vente dans toutes les bonnes pharmacies!

Dans notre culture, être grosse, c’est être malade.  Mais surtout, être grosse, c’est une démonstration de notre manque de contrôle sur notre corps.  En d’autres mots, ce sont les grosses qui sont responsables de leur surpoids puisqu’elles ne respectent pas les prescriptions des experts de la santé.

Vous vous dites sûrement que cette responsabilité individuelle est tout à fait normale et/ou qu’elle est une bonne chose en soi car elle représente une émancipation, une liberté de l’individu. En fait, la réalité est beaucoup plus complexe qu’en apparence. L’individu est-il vraiment libre de maîtriser sa propre santé? Est-il vraiment le seul responsable de celle-ci s’il doit toujours s’en remettre aux experts? Il faut bien se le dire, devant ceux-ci, nous, individus non-experts de la santé, sommes des cancres.  Nous ne parlons pas  le langage ésotérique de la religion médical.  Nous n’avons pas les outils pour critiquer les diagnostiques et prescriptions qui s’immiscent dans notre vie privée.  Pour ce faire, il nous faudrait tous avoir fait des études en médecine.  Nous sommes donc condamnés à appliquer quasi-aveuglément ces règles de conduites y compris les règles concernant notre poids.

Qui plus est, les individus ne sont pas toujours libres et responsables d’adopter les prescriptions des experts surtout lorsque celles-ci ne sont pas adaptées à leur réalité matérielle et physique.

Il n’est pas toujours POSSIBLE d’adopter des saines habitudes de vie.  Nous devons comprendre qu’il y a des déterminants biologiques relatifs à la constitution physique de base, aux antécédents héréditaires, au fonctionnement de glandes et d’hormones échappant au contrôle des individus (comme il est injuste de voir quelqu’un manger ce qu’il veut et ne pas prendre un gramme alors qu’un peu trop de vinaigrette dans une salade peu en faire grossir d’autres. Il y a aussi les coûts (s’inscrire au gym coûte environ entre 30$ à 100$ par mois, ce n’est pas donné à tous surtout s’il faut aussi s’acheter les accessoires), le temps (la conciliation travail-famille ne permet pas toujours de bien manger, de faire de l’exercice, etc.) et l’accès aux ressources (certains individus n’ont pas accès à des épiceries digne de ce nom dans leur voisinage et doivent se contenter de l’offre alimentaire disponible, c’est-à-dire pour certains de 7 dépanneurs sur trois coins de rue)…

Ces éléments sont autant de freins à notre responsabilité que de cause de cette culpabilisation.

Culpabilisation exacerbée par le fait que les tentations sont nombreuses et que le risque de succomber à des produits-plaisirs-mais-oh-donc-combien-pas-santé (chips, barre de chocolats, liqueurs, frites, fritures, sucreries, beignets…) sont grands puisque l’industrie de la consommation et les médias de masse nous bombardent de mal bouffe (tout en nous bombardant de produits amaigrissants). De fait,  les individus reçoivent constamment des injonctions contradictoires :

« VOUS ÊTES RESPONSABLES DE VOTRE SANTÉ» « SUIVEZ LES CONSEILS DU MÉDECIN »

« PRENEZ  SOIN DE VOUS»  « FAITES VOUS PLAISIR»

Les individus deviennent donc captifs de cette spirale-culpabilité aliénante qui est produite par un amalgame entre la médicalisation du social, l’industrie de la consommation, les médias de masse et l’industrie de la minceur.

Donc les experts de la santé, les médias, l’industrie de la consommation ce sont les gros méchants?

Ce serait si simple. Mais la médicalisation du social est prêchée par des agents de contrôle social diversifiés et multiples en passant, bien entendu, par nous!  Vous commencez à comprendre que nous ne sommes pas seulement fabriqués en série mais que nous fabriquons aussi en série. Ainsi nous nous entendons dire lorsqu’une amie a perdu du poids « Wow t’a maigri, cela te fait bien » et ce, même si c’est après avoir été malade ou avoir vécu un épisode dépressif dans sa vie.

Or, de dire à une personne combien elle est belle en étant mince, c’est une participation au culte de la minceur.  Regarder une grosse qui mange une palette de chocolat dans l’autobus et la juger en silence « elle peut bien être grosse! », c’est aussi participer au culte de la minceur. Et ces scènes sont nombreuses dans notre théâtre quotidien.

NOUS VIVONS DANS UNE SOCIÉTÉ LIPOPHOBE!

Crédit photo: Jessy Luke

Crédit photo: Jessy Luke

Nous sommes, pour la plupart, des lipophobes pratiquants.  Ici, il est temps que les doc socio se confessent.  Nous avons déjà perdu du poids.  Quel sentiment de réussite INCROYABLE!  Offrez-nous un voyage aux Bermudes ou l’occasion de perdre 25 livres et pas une seconde d’hésitation.  Bon, une de nous, pendant que l’autre grince des dents, est fière de dire qu’elle n’a plus à perdre 25 livres car c’est déjà fait donc elle prendrait le voyage aux Bermudes finalement.  « Salope… » pense l’autre.   La jalousie la ronge.

Ce contrôle social est tellement puissant qu’il suscite des sentiments réels,  des émotions fortes.  Quelle réussite extraordinaire, quel plaisir que de perdre du poids!  Quel extase que d’aller dans un magasin et de pouvoir choisir à gauche dans le rack à vêtements, de diminuer le chiffre de sa taille de vêtements ou de baisser d’un degré dans la nomenclature de la taille (passer de large à médium ou encore mieux de médium à small… Cela donne des frissons rien qu’à y penser). Nous nous sentons tellement bien dans notre corps dans ces moments-là qu’il nous est, par conséquent, difficile de concevoir que ce bien-être est une construction sociale. Dans ces moments-là, en vérité, nous ne pouvons résister à nous pavaner, à exhiber nos plus beaux atours afin de mettre en valeur notre perte de kilos en trop, à faire des statuts Facebook qui susciteront l’admiration et les félicitations de nos pairs qui, disons-le, vivent la même spirale-culpabilité aliénante que nous.

À la lumière de ce que nous venons de développer dans cet article, la question qui nous taraude l’esprit est la suivante : Est-ce que les mêmes émotions (réussite, estime de soi rehaussé, sentiment de bien-être, saine image corporelle de soi) que nous ressentons dans notre culture moderno-occidentalo-post-industriello-capitaliste à domination bourgeoise, lorsque nous nous rapprochons de l’idéal de la minceur féminine, accompagnent la fille de l’île de Djerba lorsqu’elle prend du poids avant son mariage? Est-ce que nos émotions et nos sentiments seraient aussi fabriqués en série?

Vaste sujet, question lourde de sens!

Doc socio.

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En cas de rechute de spirale-culpabilité aliénante, nous vous invitons à méditer sur cette phrase de Sarah Grogan :

« se rappeler que l’image corporelle d’une personne n’est pas déterminée par la silhouette et la taille actuelles de son corps, mais par l’évaluation subjective que cette personne fait de ce que signifie avoir un tel type de corps à l’intérieur d’une culture particulière (Grogan 1999).


[1] BARIL, Gérald, PAQUETTE, Marie-Claude et GENDREAU, Marcelle. « Le culte de la minceur et la gestion sociale du risque : le cas de la Charte québécoise pour une image corporelle saine et diversifiée » Sociologie et sociétés, vol. 43, n° 1, 2011, p. 204.

[2] « Combien coûte les programmes d’amaigrissement », Légitime dépense, Émission du 13 février 2012, [En ligne] http://legitimedepense.telequebec.tv/occurrence.aspx?id=310 (page consultée le 10 septembre 2012)

Deux sociologues en mission dans une soirée fétichiste (Troisième partie: l’entretien)

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Lors des épisodes précédents, nos deux compères sociologues se préparaient à affronter une mission de taille, celle d’explorer la culture fétichiste. Pour ce faire, elles s’étaient prémunies non pas d’accessoires fétichistes ou d’informations sur des sites pornographiques mais de théories sociologiques et de contacts terrains. Elles avaient ainsi, dès le départ, été informées que LE FÉTICHISME N’EST PAS UNIQUEMENT SEXUEL. Rappelons-nous leur terrain, cette fameuse soirée «Le bal bizarre» où elles avaient expérimenté le fétichisme-spectacle en compagnie d’un soulier de ballerine ensanglanté et de cris de jouissances d’une dominée ligotée dans un « bondage » improvisé.

Retrouvons-les dans ce troisième et dernier chapitre de leur mission: L’entretien

Après s’être remises de cette soirée à sensations, de ce «bizarre de bal», équipées de nos questions, nous avons rencontré l’un de nos Informateurs Experts (IE). Le temps de partager un repas vietnamien dans le quartier chinois de Montréal, baguettes à la main, elle (IE au féminin) nous a livré son expérience du fétichisme.

Pourquoi avons-nous eu l’impression d’être dans une soirée « peace and love» ?

Nous: «Qu’est-ce qui t’a amené à intégrer des soirées fétichistes ?»

IE: « Au début je suis allé avec des amies dans des spectacles Fetish…après j’ai eu des amis qui ont commencé à faire de la domination puis bien j’étais curieuse […] J’aime tellement l’être humain puis j’aime l’art aussi donc je crois que c’est un bon mélange des deux. C’est l’art d’agir avec quelqu’un. Donc j’aimais ça le côté spectacle, le côté jeu, j’aimais cela. Je me suis mise à découvrir et à en faire un petit peu pour le « fun« . Jouer avec des cravaches, des fouets  bon c’est rien qui fait mal vraiment…Je déteste la violence…Je me suis mise à la domination mais ce n’est pas particulièrement ce qui m’attire. Ce qui m’attire vraiment c’est l’ouverture d’esprit, c’est le fun, les gens vont vraiment là pour « triper ». Les gens parlent beaucoup entre eux et j’ai vraiment découvert des gens que j’appréciais aussi…»

Nous:«Les gens semblaient se connaître et être contents de se retrouver dans la soirée où nous sommes allées. Il y avait un petit monsieur qui est arrivé, il devait avoir 55 ans et il a fait des petits sauts de joie. On aurait dit qu’il arrivait en se disant qu’il existe. C’est l’impression que cela nous a donné…»

IE: «C’est des gens qui ne peuvent pas être eux-mêmes dans la vie de tous les jours parce qu’il y a tellement de préjugés qu’ils ne se sentent jamais à l’aise de dire tout ce qu’ils pensent, de faire tout ce qu’ils veulent. Donc là, ils ne se sentent pas bizarres. Ils se sentent normaux et ça aussi ça fait du bien. C’est le lieu où il n’y a pas de pression sociale

Les gens qui se retrouvent dans une communauté fétichiste semblent donc retrouver un certain réconfort auprès des personnes qui partagent leurs penchants fétichistes.

IE: « Les fétiches des fois c’est tabou…C’est difficile de trouver d’autres gens qui peuvent avoir des fétiches, qui peuvent nous comprendre dans notre ouverture d’esprit, donc qui veulent essayer. En créant une communauté comme cela, bien cela permet à ces gens là de se rencontrer. C’est une façon tellement facile de se rencontrer, d’avoir une communauté, les gens en sortent puis s’en parlent.»

IE: «Ce qui fait du bien sur cette scène là (la scène fétichiste) c’est de se sentir accepté,de sentir que l’on n’est pas bizarre. Cela repose beaucoup. Cela fait du bien. C’est relaxant. Même des gens qui ont vraiment l’air bien normal, qui s’exprime de façon extrêmement intelligente, qui dans ces soirées ne s’habillent pas de façon extravagante, vont se sentir mieux dans ces soirées-là que dans leur vie habituelle parce qu’ils peuvent dire ce qu’ils veulent.»

Si la culture dominante accole à la personne fétichiste une étiquette de « déviante », la communauté fétichiste, quant à elle, redéfinit ce qu’est la « normalité ». En ce sens, et en guise d’exemple de petit cours 101 de sociologie,  il s’agit bien d’une sous-culture qui se développe en marge de la culture dominante et qui possède ses propres idéaux collectifs (valeurs) ainsi que ses propres comportements maintenus et respectés par la majorité de ses membres (normes).

Nous: «C’est quoi les valeurs de la scène fétichiste?»

IE: «Moi la gang que je vois, je te dirais je pense que la valeur principale c’est d’avoir du fun. On est vraiment là pour « triper » puis je pense que c’est quand même le respect. Ne pas aller au-delà des limites des autres. Cela c’est super respectueux. Si des gens jouent, ne pas les déranger. Intégrer les nouveaux – Ah ok « cool », tu viens te découvrir – Les nouveaux sont toujours extrêmement bien accueillis.»

Nous: «Qu’est-ce qui serait choquant dans une soirée fétichiste?»

IE: «Le non-respect, la violence. Faire du mal à quelqu’un soit physique ou psychologique surtout qu’il faut vraiment faire confiance aux gens pour se laisser aller comme cela, pour jouer, pour être habillé sexy devant ces gens-là donc si on ne se fait pas respecter»

Résumons-nous. Mise à part le plaisir, les valeurs que nous pouvons associées à la sous-culture fétichiste sont le respect, l’intégration de l’autre, l’ouverture d’esprit face aux différences et le « let it be » consensuel.

HEU…CES VALEURS NE SONT-ELLES PAS ANTINOMIQUES À LA VIOLENCE ET À LA DOMINATION?
N’Y AURAIT-IL PAS CONFUSION?
ON NE PARLE PAS DE PRATIQUES SADOMASCHISTES ICI ?

IE: «Ce n’est pas violent pour de vrai, comme je disais moi je déteste avoir mal mais tu sais au contraire, il faut tellement faire confiance à la personne qui va jouer avec toi pour se laisser aller puis qu’elle ne te fasse pas mal. Elle va tellement faire attention à toi donc il faut tellement être à l’écoute pour être un bon joueur…»

Il semble bien que la violence  et la domination ne soient qu’accessoires et simulacres dans le fétichisme puisque les interactions se font en respectant les principes de non-violence et ce, même jusque dans la pratique de la communication. Selon notre IE, parler au je, signifier clairement ses limites et ses besoins, écouter l’autre et le respecter dans ce qu’il signifie, maintenir un contact visuel constant afin d’écouter l’autre dans son non verbal, sont des normes éthiques très importantes à respecter dans les jeux de BDSM.

UNE ÉTHIQUE BDSM ?

Eh bien oui, il existe bel et bien une «éthique BDSM» et ses principales composantes sont le respect, la communication et la sécurité. Par exemple, avant les jeux, les partenaires peuvent négocier les signaux qu’ils se donneront. Ils peuvent même convenir ensemble d’un mot de secours «safe word» qui mettra un terme au jeu immédiatement.  Certains se servent du code de couleurs «vert», «orange» et «rouge». Le  «vert» signifie que l’action menée par le dominant peut continuer sans problème et que le joueur soumis se sent très à l’aise avec celle-ci. L’«orange» indique que l’action s’intensifie, qu’elle peut poursuivre en veillant cependant à ne pas trop l’intensifier. Le «rouge» symbolise que l’action est trop intense et que le soumis préférerait que cette intensité diminue.

La complexité des jeux de rôle dominant/dominé: une nouvelle dialectique du maître et de l’esclave

IE: « Dominer quelqu’un ce n’est pas vrai que c’est « cool » au contraire c’est plus toi qui est à l’écoute de l’autre. Dans le fond quand tu es dominée, tu as une seule chose à penser: c’est de faire plaisir à la personne qui te domine. Donc c’est un peu comme un chien, tu dois lui faire plaisir c’est tout. Donc tu peux totalement te laisser aller. Puis c’est tellement un lâcher prise. Puis quand t’es la personne qui domine, tu dois penser à tout pour que cette personne là soit en sécurité. Donc c’est vraiment une relation très fusionnelle quand tu joues avec une personne.»

Nous pourrions croire que les dominants sont tributaires de l’autorité et exercent un pouvoir sur les dominés.  Ce serait méconnaître toute la complexité des jeux fétichistes.  En fait, selon notre IE, le jeu de domination est inversé. Tout se passe comme si c’était le dominé qui dominait.  C’est lui qui dicte sa domination. Il émet ses désirs et fantasmes de domination et le dominant s’assure que le dominé soit comblé et en sécurité et ce, tout au long du déroulement du jeu.

L’exemple de la conversation que nous avons entendu pendant le «bondage» du Bal de Sade est éloquent à ce propos:
« Est-ce que tu veux que je te mette la corde sur la bouche ? »
« Non, j’aimerais mieux pas. Je préfèrerais que tu mettes la corde ici.»
« Ok, je vais le faire. »
« Tu as soif ? »
« Oui.»

Il lui tend un verre avec une paille.
« Tu veux que je t’embrasse ? »
« Oui. »
Il l’embrasse.

En fait, nous, les vanilles, assistions à cette scène BDSM telles des spectatrices dans une salle de cinéma, à l’exception notable qu’il n’y avait ni écran ni popcorn, que les acteurs de la scène étaient là en chair et en os à un mètre de nous. Nous aurions même pu les toucher (avec leur consentement bien sûr). Nous en arrivions à trouver cette scène touchante. C’était à la fois beau et déroutant! C’était un spectacle mettant en scène un duo de corps et de volontés en interactions médiatisés par une corde et un désir consensuel de contraindre, de se sentir contraint et d’être excité par cette contrainte.

En réfléchissant à cette scène, au respect et à la communication entre les partenaires nous nous sommes demandées si l’utilisation des jeux de rôles BDSM, s’ils étaient moins tabou, ne pourraient pas servir à d’autres fins.

ATTENTION LES PARAGRAPHES QUI SUIVENT NE SONT QUE LE FRUIT D’UN PUR FANTASME DES DEUX SOCIOLOGUES DÉLURÉES QUE NOUS SOMMES!

Pourquoi ne pas imaginer que les jeux fétichistes pourraient servir, par exemple, de méthodes de « team building » (méthodes de consolidation des équipes de travail) et de résolution de conflits. En nous inspirant des sites Internet offrant des services aux entreprises tels que celui d’Aliter concept, nous pouvons constater que les jeux BDSM peuvent aussi être considérés comme des « activités ludiques pour améliorer la performance des équipes de travail ». Ils pourraient assurément « stimuler » les employés, leur faire « vivre des situations » et les amener à « se donner à fond ». Les membres pourront « réfléchir », « apprendre », se « divertir » et « changer leur façon de faire ». De plus, nous pouvons constater que les jeux BDSM répondent aux objectifs d’Aliter concept:

  1. Le divertissement est la valeur numéro un du fétichisme.
  2. L’apprentissage « par la compréhension de l’autre et l’observation discrète de ces comportement pendant l’activité ludico-pratique » fait partie intégrante de l’interaction des jeux de rôle BDSM.
  3. La confiance, la fusion développée entre les participants dans les jeux BDSM consolidera assurément la synergie de l’équipe de travail.

Même l’approche personnalisée  d’Aliter concept résonne avec les normes de la communication BDSM: « Chaque activité sera élaborée après une analyse préalable de vos besoins pour vous garantir une satisfaction des plus élevées. »

Nous avons donc été étonnées de constater que les jeux BDSM ne figuraient pas dans les exemples d’activités offertes par Aliter concept. D’autant plus que cette activité comporte d’autres avantages non négligeables. En plus d’être ludique, de permette aux employés d’améliorer leur communication, leur complicité et le respect qu’ils se portent, nous pensons qu’elle peut servir de lieu d’expiation pacifiste des conflits entre employés et/ou entre employés et employeurs.

Par l’entremise de jeux de rôles BDSM, les employés pourraient, par exemple,  être appelés à symboliquement démontrer leur oppression et leur aliénation en effectuant des jeux de rôle dominants-dominés entre employeurs-employés.  Outre la possibilité de se faire contraindre par des cordes (symbole de leur asservissement) et de se faire fouetter par une cravache pour accélérer la cadence de la production, ils pourraient aussi revêtir concrètement un bâillon (ball gag), cette petite boule de caoutchouc que l’on coince entre les dents par une lanière de plastique ou de cuir et ainsi signifier et vivre symboliquement leur musellement. Qui sait, ce sont là peut-être des fantasmes pour certains. Les rôles pourraient également s’inverser et  les employeurs-dominés pourraient être munis d’un collier et d’une laisse pour montrer leurs appartenances à leurs maîtres-employés. Le tout, verbalisé par une communication non-violente et en apprenant à être à l’écoute des désirs de l’autre. Il y aurait peut-être alors création d’une catharsis collective par rapport à la domination, l’exploitation et à la violence au sein des entreprises.

Imaginez les séances de « debriefing », de partage d’expériences de domination au travail qui pourraient suivre ces activités de jeux de rôle BDSM. Quel fantasme!

Nous avons lancé l’idée à des coachs d’entreprise et à la compagnie Aliter concept, nous attendons des retours d’appel à ce sujet. Sur une même lancée, nous songeons à contacter des médiateurs, des coachs et des psychotérapeutes en thérapie de couple pour leur « vendre » l’idée que le fétichisme et les jeux de BDSM pourraient  favoriser la communication entre les partenaires et symboliser/inverser les jeux de domination entre eux. En fait, le BDSM, c’est un outil révolutionnaire!

BON, REVENONS À DES CHOSES PLUS SÉRIEUSES!

Et le sexe dans tout cela ?

En premier lieu, il faut savoir que les actes sexuels et la nudité ne sont pas la norme dans une soirée fétichiste. Outre les institutions (bars, lofts loués…) qui n’ont pas de permis de nudité, d’autres lieux où prennent place les soirées fétichistes, tel le Donjon, interdisent la nudité et les actes sexuels avec pénétration et ce, parce que les organisateurs en ont décidé ainsi. La raison étant, selon notre IE, que les institutions et les organisateurs d’événements fétichistes ne veulent pas être responsables des conséquences d’une sexualité non protégée ou encore responsables de juger le niveau de consentement des participantes et participants. Effectivement, quand exprimer un «non» haut et fort peut faire partie du jeu de rôle BDSM, un simple observateur extérieur qui ne connaît pas la subtilité des signaux de communication élaborées entre les partenaires peut avoir de la difficulté à juger du niveau de consentement des joueurs.

Il nous faut également reconnaître que la pratique du fétichisme est d’abord et avant tout un jeu de rôle qui peut permettre à ses adeptes de vivre un sentiment d’extase. Elle peut, sans que cela soit une fin en soi (et c’est là que réside toute la nuance), mener à un acte sexuel.

Nous arrivons maintenant au nœud de nos interrogations sur la culture fétichiste et nous allons tenter de l’approfondir.
Si la sexualité n’est pas la fin recherchée par les adeptes du fétichisme, qu’est-ce qui l’est? Le plaisir? Dans ce cas, de quel ordre est ce plaisir?

Nous:«La notion de plaisir, elle est revenue souvent lors de nos échanges avec des adeptes du fétichisme. On pense que le plaisir peut être relié au sexe mais on nous dit que le plaisir fétichiste outrepasse le plaisir sexuel.»

Répétez après-nous: LE FÉTICHISME N’EST PAS UNIQUEMENT SEXUEL. Il EST DAVANTAGE QUESTION D’EXTASE QUE D’ORGASMES.

Nous: «Nous avons de la misère à nous figurer ce qu’est le plaisir fétichiste et son lien avec la sexualité.»

IE: «Cela nourrit beaucoup les fantasmes et cela même si tu ne fais pas l’acte. Se nourrir de fantasmes, cela va agir au quotidien tout le temps. Cela active les esprits et tout. C’est une découverte artistique aussi puis aussi la connexion que ces gens là ont dans la scène, c’est vraiment que de « triper » avec ces gens-là que je ne vois pas souvent. La connexion se fait…je pense que dans une soirée tu peux connecter avec 30 personnes»

Donc la sexualité et le plaisir sexuel pour le fétichisme semble d’abord être de l’ordre du fantasme.

EST-CE QUE LE PLAISIR SEXUEL FÉTICHISTE N’EST QUE FANTASMES ET FANTAISIES?

Après avoir assistées au « bondage » en direct lors du « Bal bizarre », nous ne pouvions nous résoudre à cette idée. Les signaux verbaux et non-verbaux que nous renvoyait la dominée ligotée étaient ceux d’un orgasme. Nous avons alors demandé à notre IE de nous expliquer cette scène. Cette dernière nous a précisé que les jeux BDSM pouvaient mener à l’orgasme sans qu’il y ait d’acte sexuel. Pour certains, le jeu de rôle et l’excitation qui l’accompagne est suffisant pour atteindre une jouissance. D’autres vont s’en servir de prélude pour accomplir l’acte sexuel dans un « after » soirée fétichiste.

Dans les soirées privées ou les « after » événements (comme dans plusieurs fins de soirées d’ailleurs), il peut y avoir de la sexualité.  En fait, la différence entre une soirée non-fétichiste et une soirée fétichiste, selon notre IE, est que dans une soirée fétichiste, le sexe n’est pas choquant.  Il n’est pas tabou de parler de plaisir sexuel, de mentionner  éprouver du désir pour quelqu’un et de parler de ses fantasmes et/ou d’en exécuter dans la mesure où tout se passe dans le respect des partenaires et des lieux.

IE: «En fait, c’est vraiment une scène où tu es à l’aise de faire ce que tu veux en autant que c’est dans le respect»

En guise de conclusion, nous vous laissons avec des interrogations, des hypothèses et des pistes de recherche

Nous voici donc à la fin de notre épopée en cette terre fétichiste. Des préliminaires à la jouissance, nous avons tenté d’explorer cette sous-culture pour votre plus grand plaisir. Plusieurs de nos préjugés se sont évanouis au passage et notre compréhension de cette sous-culture s’est complexifiée. Nous avons soulevé des paradoxes dont celui des pôles identitaires fétichistes: le fétichisme-spectacle (icône des deux femmes au serpent) et le fétichisme-underground (Mathieu qui ne veut pas que l’on connaisse publiquement sa double vie). Nous aurions aimé approfondir cette théorie et démontrer les hypothèses selon lesquelles le fétichisme-spectacle s’inscrit dans une pornographisation du social (concept dont nous traiterons dans un prochain article) et que l’esthétique BDSM porno-chic se situe à l’avant garde de la mode parce qu’elle se veut provocatrice dans une culture dominante. Ainsi, nous aurions voulu vous démontrer que la connotation taboue du fétichisme-underground participe à la création du fétichisme-spectacle. Pour l’instant, nous laissons cette idée, cette piste de recherche pour celles et ceux qui se passionneront, à leur tour, pour cette sous-culture.

À la lumière de l’analyse de notre entretien avec notre IE, nous commençons à peine à effleurer d’autres paradoxes du BDSM. Outre le paradoxe provenant du plaisir associé à un déplaisir (contrition, flagellation, piqûres…), la dialectique des jeux de rôles dominant/dominé où celui qui domine le jeu n’est pas nécessairement le dominant, nous pourrions aussi parler du paradoxe de la liberté/contrainte. Car, ce qui semble se jouer en toile de fond dans ce complexe plaisir/déplaisir, dans cette double logique dominant/dominé c’est la mince ligne qu’il existe entre la liberté et la contrainte. Contrainte symbolisée par des accessoires, contrainte qui pourrait avoir comme visée d’annihiler toute liberté mais contrainte voulue et consentie donc libre. Liberté de paroles, de gestes et d’actions mais dans une contrainte de respect d’autrui. C’est dans ce sens que nous comprenons les paroles que notre IE nous a partagées: Le fétichisme est« l’art d’agir avec quelqu’un ». Nous comprenons alors finalement en quoi le fétichisme dépasse la sexualité. Il participe à un apprentissage, une réflexion et une expérience humaine.

Nous sommes tous fabriqués en série, produits de grandes ou de petites fabriques qui s’entrechoquent.

Fétichistement vôtres,

Deux sociologues en mission

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Deux sociologues en mission dans une soirée fétichiste (Deuxième partie: notre expérience de vanilles)

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Le soir venu, vêtues en tenues de circonstances et munies d’un appareil photo, nous avons tenté de nous fondre dans la masse. Ceci dit, étant donné que nous étions parmi les premières arrivées, il serait plus juste d’affirmer que c’est la masse qui s’est fondue en nous.

Comment distingue-t-on à vue d’œil un fétichiste d’un vanille?

Il faut préciser que nous étions dans un bar gothique donc beaucoup de personnes, comme nous, étaient habillées en style « chic, dans les teintes de noir, rouge, un peu genre gothique ». Ces personnes étaient-elles des fétichistes pour autant?

Assises au bar, nous avons observé l’arrivée des participants en nous questionnant du regard « Est-ce que s’en est-un(une) ? ».  Nous guettions ainsi les signes de fétichisme sans vraiment savoir ce que nous cherchions.

« Est-ce ceux habillés en soldats sexy ou les filles portant des corsets en vinyle là bas ? »
« Est-ce plutôt cet homme d’une cinquantaine d’années habillé de cuir qui arrive en sautillant de bonheur ? »
« Est-ce celle qui ressemble à une dompteuse de lion avec sa cravache ? »
« Ou bien, est-ce tout simplement l’homme à notre gauche habillé en jeans et t-shirt ? »

Au moment où nous nous posions toutes ces questions, deux filles sont arrivées au bar. L’une d’elle arborait un serpent en guise de collier (un boa constrictor pour les intéressés).  Corsets, chaînettes, tatouages, piercings, ces deux « pécheresses» semblaient être de réelles icônes fétichistes! Tenaillées par une soudaine envie d’immortaliser ce moment,  nous leurs avons demandé si nous pouvions les prendre en photo.  À notre grand étonnement, heureuses d’être photographiées, elles posèrent fièrement. Elles prirent même des airs de starlettes. Ce qui nous donna l’étrange impression, l’espace d’un instant, d’être devenu des paparazzis.

Notre appareil photo s’est avéré un outil indispensable lors de cette mission clandestine. Il a, non seulement, facilité notre prise de contact avec les participants et participantes, mais aussi et surtout, il nous a permis d’observer un paradoxe fascinant du monde fétichiste. 

Deux réactions s’observent face à la lentille.

Les deux filles avec le boa personnifiaient la première réaction :
« Prends-moi en photo !  Tu peux mettre mon nom.  Fais-la circuler ! ».
Comme si la personne disait : « je suis fière de moi. ». 

Deuxième réaction, qui nous est venu de Mathieu (nom fictif) assis au bar à notre droite:
« Avez-vous la permission de prendre les gens en photo ?  Faites attention, certains ne veulent pas se faire prendre en photo. Personnellement, je ne veux pas que mes collègues de travail connaissent ma double vie. ».

Hum,  les sociologues en nous avaient de quoi à se mettre sous la dent. Nous étions toute émoustillées de notre découverte.
Outre le fait que certains semblent avoir développer davantage de confiance en leur photogénie, que nous révèlent ces deux réactions opposées ?

En fait, ces réactions font ressortir deux pôles identitaires du milieu fétichisme : le fétichisme-undercover et le fétichisme-spectacle. 

Le fétichisme-undervover fait référence à un individu qui intériorise, du moins en partie, que le comportement fétichiste est jugé « déviant », c’est-à-dire qu’il est menaçant pour l’ordre social.

La religion catholique, qui fait partie de la culturelle québécoise traditionnelle, condamne la pratique fétichiste sous prétextes qu’il s’agit d’une sexualité contre-nature et que l’acte sexuel est dissocié de la procréation. Dans la modernité, la psychanalyse (Freud et Cie) a aussi joué un rôle déterminant dans cette perception culturelle du fétichisme comme une déviance. Cette dernière a institutionnalisé scientifiquement le fétichisme comme étant une maladie mentale qui, rappelons-le, est encore catalogué dans le DSM IV (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders ) comme perversion sexuelle.

Nous pouvons ainsi analyser l’affirmation de Mathieu « je ne veux pas que mes collègues connaissent ma double vie » comme un élément du contrôle social exercé par l’entremise des pairs. Si Mathieu ébruitait sa double-vie «au bureau», il pourrait vivre de l’exclusion sociale car il ne serait plus considéré comme partageant les mêmes valeurs et normes que ses collègues.  C’est-à-dire une sexualité monogame, judéo-chrétienne, conservatrice, hétérosexuelle, quasi uniquement dans la position du missionnaire et prenant place dans l’espace privé et ce,  le vendredi soir si-pas-trop-fatigué.

En affirmant avoir des comportements fétichistes, Mathieu pourrait être étiqueté comme  un « dépravé», un «nymphomane» et comme un «pervers sexuel». C’est pourquoi il fait le choix de ne pas divulguer publiquement ses penchants fétichistes et de rester, pour ainsi dire, «undercover».

Une question demeure : Alors que d’autres, comme Mathieu, préfèrent rester dans l’ombre, pourquoi certains ou certaines vivent le fétichisme sous les projecteurs et l’affichent sur la place publique d’une manière ostentatoire?

Précisons d’abord que nos Informateurs Experts (IE) nous avaient d’emblée présenté un type de fétichistes appelés les « kinky ».   Ils les définissaient comme des personnes qui ne participent pas activement aux jeux BDSM dans les soirées fétichistes.  Les «kinky» ne sont cependant pas des «vanilles».  Ils prennent part aux jeux de séduction, et ce,  en cherchant essentiellement à attirer le regard par leurs habillements BDSM soigneusement préparés (cliquez ici pour voir des photos).

Suite à nos lectures et à nos observations, nous, les sociologues 2.0, proposons le terme de « glorious kinky » afin de caractériser le type de fétichistes qui se donnent en spectacle en exhibant une sexualité hors normes.  Ce fétichisme doté d’un esthétisme porno-chic (constitué d’accessoires, de vêtements, de tatouages et de coiffures fétichistes) devient alors une volonté d’afficher matériellement et artistiquement une libération  sexuelle mais aussi une manière de se mettre en scène et de gagner un public.

Ces adeptes (comme les filles au boa) semblent dire :
« Oui je vis ma sexualité hors normes et je veux être applaudi pour cela. ». 

Le fétichisme-spectacle devient un art, une mode, une expression qui sort de l’intimité et des soirées privées BDSM. Il offre ainsi une vitrine publique et une présence au monde à la sous-culture fétichiste.

La présence du fétichisme-spectacle se retrouve même dans le vocabulaire de cette sous-culture. Le terme « scène fétichiste» est, par exemple, employé par de nombreux adeptes pour signifier la culture fétichiste.  Ainsi, nous pouvons retrouver sur la « scène fétichiste» montréalaise, et ce, aussi bien au niveau professionnel qu’au niveau amateur, des «performances de BDSM», des parades de mode, de la danse et de la musique Fetish, des expositions, des événements tel que le  Fetishweekend.

Notre expérience en témoigne. Nous avons demandé à nos Informateurs Experts (IE) de nous introduire à une soirée fétichiste et nous nous sommes retrouvées au Bal de Sade présenté comme « une Célébration de Décadence … Le BAL DE SADE … célébrez vos désirs d’érotisme avec une trame musicale et visuelle tout-à-fait tordue ».

Nous vous voyons déjà saliver afin de connaître la suite. Vous ne serez pas déçus.

Nos IE ont qualifié cette soirée de pop-fétichiste.  Nous avons pu y voir la performance du groupe Blodewed avec la danseuse Danielle Hubbard dans un ballet cadavérique dramatico-gothico-gore à saveurs de théâtre de poches (c’est-à-dire avec des moyens limités et se déplaçant facilement).   Notre imaginaire sera éternellement hanté par la scène des souliers de ballerine rouges (rouges car la ballerine s’était fait couper les pieds par la mort jouée par un comédien – ma foi – convainquant) habités par des mini têtes de mort volant au dessus de la foule à l’aide d’une canne à pêche. Afin de goûter par vous-même à cette atmosphère décadente, nous vous invitons à regarder la vidéo souvenir de cette prestation intitulée A Devil-Child’s Last Steps. (Vous pouvez y entrevoir, à partir de 3:42, la scène des souliers de ballerine)

Il faut dire qu’en même temps, à moins d’un mètre de nous, se déroulait un jeu de « bondage » improvisé. La joueuse « soumise» soigneusement ligotée poussait des cris de jouissance au rythme d’un vibromasseur que le dominateur utilisait pour faire vibrer les cordes.  Bon, vous en vouliez du croustillant ?  Vous en avez maintenant.

À la fin de notre soirée, c’est à dire après cette première performance (Il était seulement 24h), nous étions amplement rassasiées au niveau sensoriel mais paradoxalement toujours en quête de sens.  Nous avions besoin de prendre du recul.  De nouvelles questions fusaient dans notre esprit à deux têtes.

Outre le fait d’être dans un spectacle BDSM dont l’intensité s’avère difficilement descriptible, pourquoi avions-nous l’impression d’être dans une soirée «peace and love» où tout le monde se parlait et se respectait sans aucune violence et ce, malgré la présence marquée d’accessoires fétichistes (matraques, fouets, cordes et autres armes à formes phalliques).  Comme tous les participants, nous«vanilles» étions accueillies  à bras ouverts, sans aucun jugement.  La règle du «vivre et laisser vivre» semblait mener le bal.

De plus, suite au spectacle du «bondage» sous cris de jouissances, durant lequel nous nous répétions le mantra LE FÉTICHISME N’EST PAS UNIQUEMENT SEXUEL, nous comprenions mal le rôle, le statut, la signification de la sexualité dans la sous-culture fétichiste.  Nous avons donc décidé de poursuivre notre mission en réalisant une entrevue en profondeur avec une de nos IE.

Nous étions loin de nous douter de ce que nous allions découvrir (à suivre dans la suite et dernière partie de cet article…)

Deux sociologues en mission dans une soirée fétichiste (Première partie : les préliminaires de la mission)

Nous introduisons, ici, une nouvelle catégorie: Deux sociologues en mission. Dans cette catégorie, nous proposons de nous rendre dans des lieux inexplorés et ce, au péril de nos vies. Nous irons, par exemple, dans une soirée de bingo, à la messe, dans un centre d’achat avec des adolescentes, au Lovers à Laval ou à tout autre endroit où nous pourrons observer l’humanité et en témoigner en tant que sociologues.

À vous de nous mettre au défi !

Vous vous demandiez qu’elle serait notre première mission de sociologues sur le terrain ?  Et bien ne languissez plus. Pour votre plus grand plaisir, nous avons relevé le défi de visiter l’univers clandestin du fétichisme.  Puisque cela fait maintenant deux semaines que nous sommes à l’écriture de cet article et que nous avons de la difficulté à limiter notre récit, nous avons décidé de vous livrer notre épopée fétichiste en trois temps.

Sachez, à titre de mise en bouche, que pour un fétichiste le désir est plus important que l’acte en soit.

Nous vous laissons donc le temps de désirer les autres parties de cet article…

Première partie: les préliminaires de la mission

Ce ne fut pas chose facile.  Nous avions des appréhensions, presque de la peur, devant cette sous-culture qui nous était encore inconnue.

crédit photo: Jessy Luke

Notre imaginaire galopant nous projetait des images de nous attachées à un mur, se faisant fouetter par un nain en G-string pendant que d’autres personnages, tous plus illicites les uns que les autres, forniquaient  au rythme du fantôme de l’opéra en utilisant des objets, ma foi, surprenants.   Peur aussi de ce qu’alter, nos vaillants lecteurs, penseraient de nous, ego.  Serions-nous associées au fétichisme, cataloguées de perverses nymphomanes finies ?  Les réactions de notre entourage, lorsque nous annoncions en avant-première le lieu de notre terrain sociologique, n’étaient guère encourageantes.  Le spectre de ces réactions pouvait osciller entre des sourires libidineux (partageons-nous le même imaginaire galopant ?),  des allusions sexuelles, des rires, des malaises palpables pouvant aller jusqu’à l’envie de participer à l’expérience pour les plus curieux (vous reconnaissez-vous?).

Lorsque nous abordons une mission sociologique, une observation non-participante ou participante, c’est selon, il faut d’abord minutieusement se préparer.  Ce que nous fîmes, pour notre plus grand soulagement.  Attention! Nous ne parlons pas ici d’acheter des costumes de cuirs, de latex, des fouets et des cordes mais de tout simplement se renseigner sur le sujet. Bon, pour ceux et celles qui tenteront l’expérience, nous confirmons ici qu’une recherche sur Google avec les mots clés « fétichisme » et « BDSM » risque de vous mener vers le meilleur du sexe SM gratuitement.

Ceci dit, notre recherche de renseignements s’est davantage orientée vers la lecture d’ouvrages sociologiques (Le fétichisme, perversion ou culture ? de Philippe Rigaut ainsi que les œuvres de David Le Breton sur les significations contemporaines du corps) et la prise de contact avec des adeptes du fétichisme que nous appellerons affectueusement et fétichistement nos Informateurs Experts (IE pour les intimes).

Ces premières démarches ont drastiquement changé notre perception du fétichisme.  

Lors d’un souper avec un IE FÉTICHISTE :

Nous (avec une voix fébrile) : « Est-ce qu’il va y avoir du monde TOUT NU ? »
IE
: « Hey les filles, le fétichisme n’est pas nécessairement sexuel et il n’y aura pas nécessairement de nudité à la soirée à laquelle vous assisterez.»

Nous devons avouer que nous venions de vivre notre premier CHOC CULTUREL. C’était le premier d’une longue série, nous permettant de nous débarrasser de nos prénotions, de notre sens commun comme le dirait Durkheim ou de notre sociologie spontanée en faisant référence ici à Bourdieu. Nous vous invitons donc à faire de même avant de poursuivre la lecture de cet article.

Répétez après-nous: LE FÉTICHISME N’EST PAS UNIQUEMENT SEXUEL.

De toute manière, notre découverte a été confirmée par ce que nous avons lu dans le bouquin de Philippe Rigaut:

« Le plaisir sadomasochiste ne relève qu’en partie de l’ordre de la jouissance sexuelle proprement dite.  Il est davantage question d’extase que d’orgasme. » (RIGAUT; 2004, p.24)

Répétez après-nous: LE FÉTICHISME N’EST PAS UNIQUEMENT SEXUEL. Il EST DAVANTAGE QUESTION D’EXTASE QUE D’ORGASMES.

Voilà qui était passablement plus clair.

Toujours est-il que nous nous apprêtions à vivre une soirée fétichiste en tant que sociologues observatrices non participantes. Nous nous demandions comment notre présence serait alors perçue. Notre IE nous a rassuré en nous informant que nous pourrions revêtir des rôles de «vanilles».

« Vanilles », voilà l’un des premiers mots du vocabulaire de la culture fétichiste auquel nous avons été initiées.  Celui-ci signifie des personnes observatrices qui ne veulent pas «jouer», c’est-à-dire participer à une scène de jeu BDSM (Le mot BDSM provient de trois acronymes: BD pour « Bondage » et Discipline, DS pour Domination et Soumission et SM pour Sado Masochisme). Notre IE nous a rassuré sur ce point: les vanilles que nous sommes seront tout à fait acceptées et respectées en tant que vanilles. 

Nous (les vanilles) : « Comment s’habille-t-on pour aller à une soirée fétichiste ? »
IE
 : «Habillez-vous chic, dans les teintes de noir, rouge, un peu genre gothique.»

(On vous laisse-donc imaginer notre habillement – pas de photo- mais dites-vous que nous étions tellement crédibles que l’une de nous deux s’est fait aborder pour prendre part à un jeu)

À venir : Nous vous présenterons, sous peu, la deuxième partie de cet article soit, notre expérience fétichiste….

Je travaille donc je sue… heu, je suis!

Cet article nous permet de vous présenter un nouveau personnage de la catégorie » Les grandes questions de la trentaine ».  Elle a déjà siégé sur notre futon dans la clinique sociologique (voir l’article Des pressions sur moi).   Mme Woorkolique est une carriériste compétitive, obnubilée par la réussite et se sait ainsi.  C’est là tout son drame.   Consciente d’être fabriquée en série, elle nous livre ses paradoxes. 

Crédit photo: Jessy Luke

«Que fais-tu dans la vie?» C’est souvent la première question que nous posons lorsque nous rencontrons une personne pour la première fois.  Comme plusieurs, je réponds spontanément à cette question par le nom de ma profession. «Je suis sociologue».

Or, c’est précisément parce que je suis sociologue que je sais que dans nos sociétés industrielles avancées, le travail est devenu la consécration de l’insertion sociale de l’individu. Tout se passe comme si «avoir un travail» nous donnait le statut de «personne», de «citoyen contribuable». Une frontière statutaire se dessine alors entre les travailleurs/actifs et les non-travailleurs/inactifs. En tant que «travailleur»», nous obtenons une reconnaissance des autres individus, qui en série, ont été socialisé à valoriser le travail comme nous. «Tu travailles? C’est bien! Cela veut dire que tu participes à la vie économique et que tu n’es pas l’un de ceux qui se fait vivre par le système» Si nous sommes étudiants ou en recherche d’emploi, nous sommes considérés comme des «travailleurs en devenir». Nous bénéficions alors d’une position sociale «en attente» de confirmation se situant aux limites de la frontière statutaire.

Dans ce contexte de valorisation culturelle du travail, de la performance, de la propriété privée et de la richesse, les personnes qui n’ont pas le statut de travailleurs/actifs, qui ne participent pas pleinement à la vie économique, sont renvoyés en marge de la société, dénigrés et étiquetés comme des «chômeurs», des «BS», des «itinérants».  L’idéologie libérale dominante de «responsabilité individuelle» fait de cet état de marginalité une conséquence de la paresse des individus. «S’ils ne travaillent pas, c’est parce qu’ils ne veulent pas travailler». Les blagues populaires qui fusent à leur endroit reflètent l’efficacité de cette idéologie qui sert à justifier le statu quo. Exit la question du chômage et de la pauvreté systémique et des mécanismes des inégalités sociales. Exit la critique sociale du système économique et les questions fondamentales du «pourquoi» travailler. Rions en chœur de ceux qui ne travaillent pas!

 Je travaille donc je suis…

Il ne suffit pas d’avoir un travail pour obtenir une reconnaissance sociale, encore faut-il que notre travail soit valorisé par la culture dominante. Dans le contexte d’une culture bourgeoise capitaliste, les professions libérales figurent en tête de liste. Ainsi, dans une première rencontre, lorsqu’une personne se présente comme étant avocat, médecin, professeur d’université ou directeur d’entreprise, il peut s’attendre à être respecté. «Oh! Ah! Il doit forcément avoir une voiture Porsche et vivre dans une maison de luxe».

Personnellement, je dois dire que mon statut social de «logue», auquel on attribue un diplôme de scolarité élevée, me donne une reconnaissance sociale. Dans cette hiérarchie sociale, je suis à un échelon de la maison de luxe et de la Porsche juste en dessous du professeur d’université (du moins dans l’imaginaire  non «logue» de mon entourage). En réalité, je fais partie de la classe moyenne privilégiée, la « upper middle class » comme l’appellent mes collègues sociologues américains. Je possède, entre autres, le luxe de créer mon identité par mon travail. Pour moi, comme pour les cadres et les autres professionnels intellectuels (nous pourrions aussi ajouter ici certains travailleurs autonomes), le travail est une source de prestige et une forte composante de notre identité sociale.

J’ai plaisir à travailler. Pourquoi? Non pas parce que je suis une adepte de la visualisation et de la pensée positive (comme s’il suffisait uniquement de choisir d’être heureux au travail ou de se visualiser ainsi pour le devenir ! Siffler en travaillant * entendre ici des sifflotements de nains ) mais parce que ceux qui ont plaisir à travailler, comme le souligne Dominique Méda et Hélène Garner dans leur ouvrage La place du travail dans les identités de la personne, sont presque universellement les mieux payés. En plus d’être bien payée, j’ai l’impression d’y être autonome et de me réaliser.

Pourquoi je parle d’impression? C’est parce que ma liberté prend place dans un cadre socio-économique.  En réalité, je ne vis pas de la réalisation de mon  «moi profond» mais bien grâce au salaire que je fais.  Salaire qui me permet de manger, d’avoir un toit, des vêtements, des sorties, une voiture, un ordinateur, etc.  Je suis donc tributaire de mon travail car j’ai absolument besoin de ma paie pour vivre.

 Bien plus que de me réaliser, mon travail me permet de subsister.  Et si ce n’était que cela…

Mon salaire sert à d’autres fins que la subsistance, il sert à combler d’autres besoins. D’autres besoins ? Ais-je vraiment besoin d’une télé à écran plasma?  D’un téléphone cellulaire?  De plusieurs pantalons, robes, souliers griffés? D’une cuisine de luxe avec comptoir en granite? D’une machine à café expresso automatique? Pourquoi en ai-je besoin? Parce que ces articles me sont utiles, nécessaires? N’est-ce pas plutôt pour confirmer aux yeux de tous mon statut social? N’est-ce pas pour entendre des Ho! Ha! d’admiration? En ce sens, ma consommation ne serait-elle pas devenue ostentatoire au sens où Thorstein Veblen l’entend?

Comme la fille dans la pub de Brault&Martineau qui doit absolument se procurer un ensemble de sofa en cuir laminé et un mobilier de cuisine contemporain cinq morceaux car elle «organise une soirée de fille», moi aussi je veux « les épater un peu mes amies». Ainsi, je vais pouvoir entretenir mon statut social et l’image de prestige qui lui est associé y compris celle de me réaliser par mon travail et par ma consommation ostentatoire. Puisque mon travail sert principalement à entretenir mon image de marque aux yeux des autres, suis-je libre et autonome? Est-ce que le travail m’appartient réellement?

Je travaille donc je sue…

Paradoxalement parlant, je sais que c’est un luxe que de me poser toutes ces questions, car pour plusieurs (ouvriers, employés de service) le travail, loin d’être une réalisation personnelle, prend plutôt la forme d’une contrainte routinière et abrutissante. Leur réalisation de soi, leur vie, se déroule en dehors du travail. Tel que Baudrillard l’a mentionné, elle prend place dans une société du loisir, de spectacle et de consommation de masse. Ces travailleurs, comme nous tous d’ailleurs, s’abreuvent à la source médiatique du «rêve américain » d’opulence matérielle présentée comme modèle culturel auquel ils doivent correspondre pour obtenir la reconnaissance sociale. Ils rêvent d’obtenir un statut social plus élevé, ou du moins, de correspondre à l’image de celui-ci en consommant d’une manière ostentatoire et en calquant leur loisirs sur ceux de la classe dominante (mais en plus cheap – parce qu’ils sont moins riches en réalité – en jouant, par exemple, aux gringos dans un tout inclus sur les plages du Mexique, ils ont l’impression l’espace d’un instant d’appartenir à la classe supérieure).

Pour ce faire, ils travaillent davantage et s’endettent. Pour eux, leur réalisation de soi, leur identité sociale, se construit donc à travers la consommation. Je suis une personne parce que je «le vaux bien» selon L’Oréal. J’ouvre du bonheur avec Coca cola. Je suis libre en mangeant du yogourt. Je me trouve des amis chez Jean Coutu. Je prends soin de moi en achetant des produits Garnier et j’atteins « la perfection au masculin» avec Gilette.

 Bref, je sue pour consommer donc je suis!

Crédit photo: Jessy Luke

Or, cette fausse conscience (et oui, je suis incapable de m’enlever Herbert Marcuse de l’esprit), cette liberté conditionnée, semble occulter des questionnements de fond: Pourquoi travailler? Pourquoi acceptons-nous aveuglément de vivre pour travailler et/ou de travailler pour vivre? Pourquoi acclamons-nous à l’unisson le travail et dénigrons-nous ceux qui ne participent pas à la vie économique? Pour qui travaillons-nous? Quels intérêts cela sert-il? À qui profite ce travail? À qui profite ce que nous sommes et nous suons? Ne serait-ce pas,  principalement, à ceux qui possèdent les moyens de productions (propriétaires, actionnaires, PDG)? Ceux-là même qui, sans en avoir nécessairement pleinement conscience  ou sans être nécessairement des méchants qui flattent leur chat dans un fauteuil, ont intérêt à ce que nous croyons que les Porsche, les maisons de luxe, les voyages tout inclus, les téléphones cellulaires, les rasoirs Gilette, les produits de beauté et le Coke sont garants de notre réalisation personnelle.

Ceux-là même qui embauchent les travailleurs à rabais pour produire et consommer leurs produits.

Sur ce, je vous laisse car je dois aller travailler. J’ai quand même l’hypothèque de mon condo de luxe à payer et je rêve d’aller m’acheter le dernier Ipad.

Car nous sommes uniques, fabriquez-moi en série.


Mme Workoolique

 

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La parentalité: un travail de Sisyphe

Cette semaine, une mère se culpabilise car ses enfants sont parfois tannants.  Voici son cri du cœur. 

Mesdames les docteures sociologiques, aidez-moi.

Mes enfants sont tannants et j’ai peur que ce soit de ma faute. J’ai tellement fait de choses dangereuses pour leur santé, pendant mes grossesses, pendant l’accouchement, et depuis leur naissance ! […]  J’en ai lancé des appels à l’aide sur Facebook. On m’a donné plein de bons trucs. Comme de sourire, de chanter, de transmettre ma joie de vivre à mes beaux bébés. De couper le chocolat, les oignions. De les sortir plus qu’une fois par jour. De pratiquer le 5-10-15 – parait que ça marche en 3 nuits ! […]  Je termine avec deux agissements criminels. Heureusement que vous avez accepté de respecter mon anonymat. Parce que j’ai peur de ce qui va suivre.  […]  La première chose : nous habitons en ville. Avons une toute petite cours et pas de piscine. J’ai donc mis au monde des enfants du smog. […]  La deuxième chose : il arrive que mes enfants écoutent un film à la télé. J’ai même déjà mis mon bébé devant un « Bébé Einstein » parce qu’il était tellement demandant que je n’avais pas réussi à cuisiner un souper depuis des mois. […] J’en suis malade. J’ai des amies qui ont de petites filles si sages qu’elles n’ont jamais ressenti le besoin de les mettre devant un film. Ce sont elles, les images. Sages comme des images. Leurs mères, elles, elles l’ont l’affaire!

Pourquoi pas moi?!
Maman disjonctée

Nous avons fait une adaptation libre de cet appel au secours.  Pour lire la lettre au complet (ça vaut la peine!), cliquez ici. 

crédit photo: Jessy Luke

 

Bonjour Maman disjonctée,

Vous avez raison de nous écrire car vous n’êtes pas seule dans votre situation.   La représentation de l’enfant et de la parentalité s’est transformée depuis les années 70.  L’éclatement de la structure familiale traditionnelle et l’essor de la technocratisation, médicalisation et psychologisation du social (sortez ces mots dans un souper de famille et nous, en tant qu’expertes du social, vous garantissons beaucoup de crédibilité) ont contribué à une responsabilisation, voire une culpabilisation parentale. Les pédopsychiatres, psychologues, pédagogues, psychanalystes, pédiatres, éducateurs psyhopédagogique, conseillent, exigent, prédisent et se contredisent concernant le développement psycho-affectif-cognitivo-moteur-érotico-machin de votre enfant-projet.  Et plus récemment, nous pourrions ajouter à cette liste de professionnels les sages-femmes et les tenants du modèle médical holistique qui ont l’apparence de douces alternatives à la médecine occidentale mais qui n’en constitue pas moins un discours d’expert.

Afin de vous aider à éduquer votre enfant, tout ces savants-experts envahissent la télévision, la radio, les librairies, les journaux, les magasines, internet et, au final, les conversations quotidiennes et votre chambre à coucher.  Maman disjonctée, vous l’avez bien intégré dans votre discours : « On m’a donné plein de bons trucs. Comme de sourire, de chanter, de transmettre ma joie de vivre à mes beaux bébés. De couper le chocolat, les oignions. De les sortir plus qu’une fois par jour. De pratiquer le 5-10-15 – parait que ça marche en 3 nuits ! »

La parentalité se transforme donc en métier pouvant être appris dans lequel il est possible de faire figure de bon élève ou… de cancre. 

En fonction des normes et des valeurs déterminées par ces experts, qui deviennent de véritables entrepreneurs de morale au sens où Howard S. Becker l’entend, nous pouvons maintenant évaluer le savoir-être et le savoir-faire d’un bon et d’un mauvais parent, les compétences et les aptitudes à maîtriser. On ne naît plus parent, on le devient.  Et comment? En suivant les conseils des experts. Le parent devient le principal interlocuteur de ces discours d’experts. Il se les approprie et culpabilise lorsqu’il ne respecte pas leur prescription garantissant un enfant sain.  Vous reconnaissez-vous?

Donc si votre enfant-projet ne fonctionne pas, ce n’est pas que les experts sont dans le champ, c’est le parent qui a mal exécuté les recettes magiques des experts.  Dans la version longue de votre lettre, vous confessez moult petites dérogations aux conseils des experts comme le fait que vous ayez accouché à l’hôpital en position semi couchée en jaquette bleue, sans musique zen.  Honte à vous.

Votre enfant  est« tannant »? C’est votre métier de parent qui est au banc des accusés.  Vous êtes recalée.

crédit photo: Jessy Luke

Saviez-vous que des cours de parentalité sont disponibles?  Aux États-Unis, le STEP (systématique training of effective parenting) est fréquenté par trois millions de parents par année.  Suite à ces cours, vous pourrez transformer votre petit diable en un enfant heureux, en santé, ayant confiance en soi, qui coopère, qui prend ses responsabilité et surtout, qui est aimant et aimable. Vous pouvez même poursuivre ce projet en groupe, à l’image des rencontres Tupperware, grâce à l’École des parents du Québec qui vous permettra, par le biais de jeux de rôles, de mises en situations, de sociodrames et de visites d’experts conseils, de régler vos problématiques familiales.

Et pourquoi pas un permis pour être parent?  Vous rigolez?  Et bien sachez qu’aux États-Unis, certains experts (tel que le psychiatre Jack Westman) ont même proposé que les parents soient contraints d’obtenir un permis gouvernemental pour élever leurs enfants. Imaginez les tests!!! Est-ce que votre enfant est capable de s’endormir seul?  10 points.  Est-ce qu’il veut prêter ses jouets?  Un autre 10 points.  Est-ce qu’il est propre avant deux ans et demi?  10 points de plus.  Il mord ses ami(e)s à la garderie? 10 points de démérite.  Il n’est pas capable de découper avec des ciseaux en suivant une ligne?  Un autre 10 points de démérite et suspension de votre permis pour 6 mois.

À quand un show de téléréalité ou les mauvais parents sont soumis au ballotage par les enfants?  Bientôt sur nos ondes : Parents Académie!  Des experts et des vedettes tels que Julie Snyder ou Véronique Cloutier (dépendamment si la diffusion se fait sur les ondes de TVA ou de Radio-Canada) donneront des cours à des parents qui auront d’abord passé des auditions. Le Doc Mailloux, Dr Julien et Jacynthe René (auteure du livre « Respirer le bonheur ») pourraient constituer le panel des juges!  Les parents en danger passeraient des épreuves spectaculaires de changement de couche, d’allaitement et pourquoi pas, d’accouchement sans épidurale!  Le tout commenté en direct par nos pseudo experts. Un peu de sérieux Docteures socio.

Tout ceci nous amène à voir que, dans notre société postmoderne, le parent est considéré comme un risque pour son enfant. 

Vous avez fait des choses dangereuses pour leur santé pendant votre grossesse et votre accouchement? Rassurez-vous, depuis les années 70 et l’avènement du droit de l’enfant, il existe un filet social pour gérer les risques occasionnés par les mauvais parents.  Alimentés par ces discours d’experts, par les normes et valeurs déterminants le bon et le mauvais parent, les travailleurs sociaux, professeurs, éducateurs/éducatrices de CPE et les agents des institutions gouvernementales se donnent comme mission de pallier aux lacunes parentales et ainsi prémunir voire guérir les enfants d’un développement psycho-affectif-cognitivo-moteur-érotico-machin déficient.

Nous tenons à vous féliciter pour votre courage d’avoir exposé ici vos difficultés.  Normalement, les parents souffrent en silence, isolés, et pensent qu’ils sont les seuls mauvais parents du monde. Alors que c’est faux. Comme vous, fabriqués en série, les parents postmodernes sont plusieurs à culpabiliser concernant leurs compétences parentales. Nous vous invitons donc à relâcher cette pression sur votre moi. Certes, cette pression est bien réelle. Nous l’avons vu, il y a un contrôle social formel et rigide qui s’effectue par le biais des experts psy et par les agents du filet social. Vous n’êtes cependant pas la seule à vivre ce contrôle social et à suivre les prescriptions des experts. D’autres parents, comme vous, suivent les normes prescrites. De sortes qu’ils exercent eux aussi, une pression sur vous. Ainsi, vos pairs, qui, selon leurs dires, ont des enfants sages, viennent renforcer votre sentiment d’incompétence parentale et légitimer le contrôle social des experts.

Si le contrôle social est bien réel et concret, la possibilité de correspondre aux modèles, normes et valeurs proposés par les experts, elle, reste virtuelle et abstraite.

Toutes ces belles théories de l’éducation promulguées par les experts et professionnels ne tiennent pas compte des obstacles sociaux (pauvreté, monoparentalité, conciliation travail/famille, coparentalité, stress, etc.) et donc de la réalité concrète des parents chargés de les mettre en application. Qui plus est, le modèle culturel de l’enfant projet et celui du parent compétent, puisque multiple, contradictoire et constamment renouvelé au gré des modes ou des découvertes scientifiques des experts, place le parent dans une quête incessante de performance, un vrai travail de Sisyphe.

Voulez-vous connaître le comble de l’ironie? De toute manière,  malgré tous vos efforts, vos enfants finiront un jour par consulter un expert psy-quelque chose qui leur dira : « c’est de la faute de tes parents ».

Courage.

Docteures socio.

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Acheter ou ne pas acheter un toutou de Flash Mcqueen?

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Dans cette catégorie d’articles, nous verrons comment la conscience de notre socialisation et de notre fabrication en série peut foutre en l’air les moments les plus simples de la vie quotidienne.

 

17h10. Maman entre dans le métro Berri-UQÀM au coin des rues Ste-Catherine et Berri.  Elle descend les escaliers en trombe. Son pouls s’accélère car elle se dirige vers LA vitrine de toutes les tentations, celle de la librairie le Parchemin.  La vitrine laisse pourtant croire à tout sauf à une librairie.  Plusieurs espaces vitrés répartis sur une longueur inimaginable nous montrent des bijoux, des décorations, des lampes, des truffes au chocolat et des jouets pour enfants à perte de vue.

Ici, il est important de mentionner que maman est une récidiviste compulsive en sevrage.  Chaque fois qu’elle passe devant cette vitrine, la tentation est trop grande et elle achète un jouet pour fiston. Cette fois-ci, elle est déterminée à ne pas fléchir.  Tout le courage du monde se loge dans son pas décidé.   La voilà sur la route des supplices.  Elle est maintenant devant la première vitrine.  Elle voit des livres pour enfants plein de couleurs, de textures et qui n’ont presque plus rien d’un livre.  « Ha, un livre des planètes.  Hey, est-ce que j’ai appris les planètes à mon enfant? Non, nous allons régulièrement à la bibliothèque. J’en trouverai bien un là-bas. Bon, tout va bien, je résiste » se rassure-t-elle.

Puis, elle aperçoit des peluches de singe, de tigre, de chien, de grenouille et de lion.  Maman passe alors en revue dans sa tête tous les toutous de fiston.  Ouf, elle doit se ressaisir.  Il a tout de même au moins 52 toutous. Forte, elle continue son chemin.  Apparaissent alors les casse-têtes, les jeux -3, +3, +8, -5 divisé par trois égal 56.  Bon.  Elle se sent lentement envahir par la paranoïa du « suis-je un bon parent ».  Son discours intérieur la condamne en tant que mère : « Prends-tu le temps de jouer avec ton enfant?  Tu rentres tard de travailler.  Est-ce que tu le rends heureux? »

C’est exactement au moment précis où maman est dans cet état de vulnérabilité totale que son regard se voit attiré vers la couleur rouge et la texture moelleuse d’une auto à l’effigie de Flash Mcqueen, le principal protagoniste du film de Cars. Aussitôt, des sueurs froides l’envahissent. Elle revoit la tête de son petit lorsqu’elle lui avait amené une surprise quelques jours auparavant. Tentant de deviner, il demanda si c’était un toutou FlashMcqueen. Devant la chaudière de petites grenouilles sauteuses que maman lui a tendu avec fierté, il a feint d’être content.  Elle le savait néanmoins déçu.

Il faut dire que chez son petit, depuis un an, c’est une idée fixe. « Flash Mcqueen » est l’un des premiers mots compliqués que fiston a prononcé distinctement.

crédit photo: Jessy Luke

Maman est alors prise d’un remord : celui d’avoir souvent amorcé la sieste de l’après-midi de fiston par un visionnement des petits films de Cars tout en se disant qu’elle suivait les conseils de la psychologie enfantine en permettant à son enfant d’avoir une routine. Mais comment a-t-elle pu être assez naïve pour penser que cela n’aurait aucune incidence? Oui, elle l’avoue, elle encourageait sa dépendance en le soumettant, dans un demi-sommeil, à un martellement quotidien de cette marque « aime Flash Mcqueen »!!!

Comment maman n’a pas pu songer au fait que fiston aurait des amis à la garderie qui partagent ce même intérêt précoce, voire cette dévotion pour cette auto humanisé. « Maman, Ryan lui, il a un lit Flash Mcqueen. » « Maman, Émile il aime Flash Mcqueen, comme moi. » Ou encore, que d’autres adultes significatifs ne verraient pas d’autres options, voulant acheter un jouet pour un garçon, que de lui offrir un objet promotionnel de Flash Mcqueen.  « Maman, mamie m’a acheté une auto Flash Mcqueen.» « Maman, papa m’a amené voir le spectacle de Flash Mcqueen. » Même marraine, la fidèle amie de maman, n’a pas pu lui acheter autre chose que le film de Cars lorsqu’elle l’a amené chez Archambault Noël dernier.  Marraine a dit alors à maman, toute penaude : « J’aurais bien voulu lui acheter d’autres choses!  Je lui montrais plein de beaux films d’auteurs pour enfants.  Il ne démordait pas! En plus, il était tellement content.  Il m’a dit plein de fois « je t’aime marraine! ». »

AHhhhhhhhhhhhhhhhhh maman aussi veut transmettre du bonheur à fiston!

Notre malheur, celui de marraine et de maman, réside dans le fait que nous savons que ce bonheur est un bonheur préfabriqué, en série, éphémère, inassouvissable, qui occasionne de l’exploitation et des contrôles sociaux.  Bref, un Ostie de faux-besoin!  Marcuse, sort de notre conscience! C’est là que nous nous en voulons d’être des sociologues!  Même si nous avions voulu sauver fiston de ce guet-apens commercial, nous n’aurions pas pu.  Des experts en marketing travaillent d’arrache-pied afin que fiston associe bonheur à Flash Mcqueen.  Les produits dérivés pleuvent dans les endroits les plus divers. À l’épicerie, la pharmacie, dans le métro, sur la route, etc. Partout nous retrouvons des autocollants, boîtes à lunch, draps, pantoufles, sacs de couchages, petites culottes, téléphones, autos, casse-têtes, livres jeux, crayons, brosses à dents, serviettes, gâteaux, parapluies, coffres à jouet, sofas, lits de Flash Mcqueen et plus encore.  Bref, un enfant pourrait littéralement vivre sa vie dans un univers de Flash Mcqueen.  Imaginez, il y a même un film!  Ah oui, nous avions oublié, c’est d’abord et avant tout un film!

C’est incroyablement fascinant de constater l’efficacité de cette culture de masse qui dicte notre inconscient collectif. Pourquoi parler de culture plutôt que de consommation? Tout simplement parce que cette consommation n’est pas seulement associée à la culture matérielle, à ce que fabrique l’humain en vivant en société. Cette consommation fait partie intégrante et est soutenue par la culture immatérielle car elle est  associée à des normes, des valeurs, des croyances telles que le bonheur, le plaisir, l’extase, la comparaison sociale et même l’identité sociale.

Comment expliquer que, dans un CPE de Montréal multiethnique et accueillant des enfants de milieux sociaux variés, tous les garçons de 3-5 ans tripent, capotent, ne se peuvent plus de ne plus se pouvoir de FLASH MCQUEEN autre que par le fait qu’il y a une uniformisation des valeurs? Par les publicités et les produits dérivés, les enfants, ces consommateurs prescripteurs, sont amenés inconsciemment à scander en chœur : Je, tu, il, nous aimons, donc nous sommes, Flash Mcqueen. Les parents et adultes, quant à eux, consommateurs acheteurs, sont contraints d’entrer dans la danse afin de faire plaisir aux enfants et d’éviter l’exclusion sociale. Nous, vous, ils aiment Flash Mcqueen, donc nous sommes uniformément Flash Mcqueen. Encore une fois, nous pouvons constater que l’individu moderne, voire postmoderne, supposément émancipé et libre s’avère en fait fabriqué en série.

Nous pouvons vivre toute la puissance de cette uniformisation lorsque nous essayons d’intéresser les enfants à d’autres objets, jouets, films, livres, toutous qui ne sont pas à l’effigie de Flash Mcqueen ou tout autre produit dérivé issu de cette culture de masse tel que Spider man, Toy story, Dora l’exploratrice, Diego, Princesses de Disney, Bratz, Barbie etc.

« J’aurais bien voulu lui acheter d’autres choses!  Je lui montrais plein de beaux films d’auteurs pour enfants.  Il ne démordait pas! En plus, il était tellement content.  Il m’a dit pleins de fois « je t’aime marraine! ».

En tant que parents ou adultes cela demande un effort, du temps, de l’énergie. Ce n’est pas accessible facilement. Il faut se déplacer au FIFEM, trouver le site de l’ONF, les boutiques spécialisés ou inventer, innover, trouver des jouets et des activités éducatives et ludiques (n’oublions pas qu’ils doivent être bio-équitables). Après avoir déniché ces perles rares, tout n’est pas gagné. Il faut maintenant susciter l’intérêt de l’enfant « Regarde Fiston, comme elles sautent les petites grenouilles. C’est le fun! Allez essaies pour voir… » et entretenir l’engouement sans l’aide de la publicité, de tous les produits dérivés et des agents consommateurs multiplicateurs que sont les amis, la famille et les connaissances. Il est donc inévitable que, vaincu par la fatigue et les obstacles, le parent succombe parfois à la facilité et le confort que procure le bonheur instantané de remettre un toutou Flash Mcqueen à sa progéniture.

Ce soir là, devant la vitrine, maman n’a pas faiblit. Elle n’a pas acheté la peluche. Fiston n’a donc pas eu le droit à son bonheur instantané.

crédit photo: Jessy Luke

 

La déception fut cependant de courte durée car maman, fatiguée, a mis un dvd de Dora l’exploratrice pour occuper fiston pendant qu’elle préparait le souper. Après tout, nous sommes fabriqués en série….

Marraine et maman

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